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Ascèse

 

 

Elle est par définition désagréable. Elle n'est pas bonne en soi. Elle peut être nécessaire lorsqu'un désir compromet ma quête spirituelle et que les autres méthodes spirituelles n'en viennent pas à bout. L'ascèse est un moyen comme un autre d'interférer sur le désir. La volonté n'est pas en mesure d'orienter l'effet de l'ascèse sur le désir. L'ascèse peut aussi bien exacerber le désir que le diminuer. C'est la méditation qui fera l'évaluation de son efficacité.

En termes spirituels, l'ascèse peut être dangereuse puisqu'elle peut modifier des désirs qui sont au cœur de mon identité ou qui contribuent à me faire grandir (le désir peut être parfois mon meilleur allié dans mes conquêtes spirituelles lorsqu'il m'aide à dépasser mon inertie, ma paresse, mon désespoir…).

La traditions chrétiennes a dissimulé la fonction manipulatrice de l'ascèse derrière des prétentions pseudo-éthiques : l'ascèse contre le « rachat » des péchés. Cette récupération de l'ascèse par l'éthique ne serait pas gênante s'il n'y avait là le symptôme d'une régression morale, d'un retour à une loi instinctive, archaïque, qui ne fait pas grand cas du pardon, de la gratuité, de la Rédemption. L'éthique sort de l'éthique lorsqu'elle redevient un instinct, lorsqu'elle est marchandage. Pour faire court, il me semble contre-productif de cacher le vrai sens de l'ascèse derrière le mot peu évangélique de « pénitence ». Les moines chrétiens – pas rien que les moines d'ailleurs – ont tourné pendant des siècles autour de l'idée de la pénitence sans se rendre comptes que leurs confrères bouddhistes pratiquaient quasi les mêmes macérations (voire des macérations plus sévères encore) sans perdre leur temps à calculer un quelconque « rachat » d'une matière qui de toute façon ne se marchande pas. Puisque l'ascèse est un effort autant ne pas en disperser l'efficiences par de veines conjectures.

Le Bouddhisme plus que le Christianisme ose ne pas cacher à ses ouailles que la seule bonne raison de se faire mal, c'est le réajustement de nos désirs et non la quête d'un mérite. L'ascèse ne peut se comprendre que comme une technique et son bien-fondé se mesure aux résultats. Des ajustements, des précautions s'imposent en cours de pratique qui ne sont pas que des préventions contre l'orgueil ou le masochistes. La consigne bouddhiste du « juste milieu » par exemple (qui est tout autre chose qu'un vulgaire «  ni trop ni trop peu  ») protège l'ascète contre l'émergence d'un désir réactionnel qui prend souvent la forme d'une obsession, d'une volonté conformiste inutile ou d'un zèle prosélyte malséant.

Je dis et je répète que l'ascèse ne me semble vraiment intéressante que si elle est entreprise dans le cadre d'une technique méditative pointue. Or on sait que ce n'est pas autour de la méditation que le christianisme a produit ses marques d'excellence (sinon peut-être en philosophie ?)… C'est précisément ici que certaines sectes bouddhistes ont trois-cents ans d'avance !

N'en déplaise à une idée simplifiée du Bouddhisme, en respectant la manière occidentale de penser, l'essentiel n'est pas tant de vaincre les désirs que de se libérer des effets toxiques de quelques désirs. Cette nuance permet de dépasser l'antinomie qui veut que la maîtrise des désirs est elle-même un désir.

Le désir de maîtriser certaines pulsions naturelles peut nous corrompre et les exemples ne manquent pas d'ascètes héroïques qui se transforment en soldats voire – et c'est pire encore – qui transforment en soldats les cœurs purs qui vivent dans leur sphère (élèves, disciples…).

Vaincre la tendance à la gourmandise ou à la paresse est évidemment très utile au travail spirituel et forge la volonté (elle aussi utile au travail spirituel). Mais n'oublions tout de même pas que la privation excessive de plaisirs rend l'âme triste et laide. J'ai pour ma part une trop belle idée de la spiritualité et de Dieu que pour admettre que la spiritualité et Dieu nous conduisent à la tristesse, à la laideur.

L'ascèse qui serait une obéissance à une Règle rédigée par un autre – dût-il être un saint – si elle ne coïncide parfaitement à ce qu'une recherche méditative pointue recommande, peut facilement transformer un moine sinon en soldat, au moins en robot. Le sourire paisible des plus beaux robots n'est jamais que machinal. La spiritualité commence juste après.

Chiangmai – Mars 2008.

 

(Voir aussi le texte sur la chasteté et celui sur les sept mots clés de la contemplation)

 

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