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De la religion et du virtuel"

ou

"Le christianisme est-il

l'ancêtre des jeux VDO 

 

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« …Jadis, Tchouang Tcheou rêva qu'il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu'il était Tcheou lui-même. Brusquement il s'éveilla et s'aperçut avec étonnement qu'il était Tcheou. Il ne sut plus si c'était Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était Tcheou. Entre lui et le papillon il y avait une différence. C'est là ce qu'on appelle le changement des êtres… »

Tchouang-tseu – Pléiade – traduit par Liou Kia-bway et relue par Demiéville

Les deux frères ricanent en regardant papy aller à la messe… Hier, l'aïeul qui va au rite de l'Immolation par excellence leur a interdit de jouer un jeu sanglant sur la console ! Ils ironisent les gamins, parce que papy disait aussi qu'ils avaient mieux à faire que de perdre leur temps dans toutes ces virtualités. (sic!)

Il eut ensuite, entre maman et papy, une longue discussion. Papy a dit mille fois que ces jeux conduisent insensiblement les jeunes à se décrocher de la réalité. Maman l'aurait dit, passe encore …mais sortant de la bouche de ce moulin à prière, non, c'était vraiment trop !!!

La semaine passée, c'est papa qui lui avait fait remarquer qu'avoir une bonne orthographe c'est bien mais que savoir utiliser un clavier et un ordinateur c'est mieux encore. Depuis lors, grand-père n'ose plus dénoncer la débilité de ces loisirs virtuels… Mais il faut ajouter ici que la dernière fois que papy a mis ses mains à la console – probablement moins par désir de jouer que pour rompre son isolement – il fut mis devant son infériorité intellectuelle manifeste. Il était incapable, lui qui est pourtant un grand joueur d'échec, de gérer un contexte ludique complexe – et pas seulement à cause de sa lenteur comme les garçons feignaient le croire pour lui épargner une humiliation plus radicale.

Les gamins on tord d'ironiser avec la messe parce qu'ils n'y entendent rien en théologie et en religion. Ils y vont trop vite en besogne lorsqu'ils confondent les virtualités mises en jeu.

Mais à charge des propagateurs du message chrétien, il faut bien admettre que la différence entre un jeu virtuel et une religion comme la nôtre n'est pas claire ! Certaines religions sont bien mieux armées contre ce genre de confusions ; le Zen et le Théravada par exemple, qui ne cessent de s'attaquer à la question de la virtualité…)

***

…Et voila donc que l'âme de nos enfants file irrésistiblement vers leurs « avatars »… La vie de l'au-delà migre vers celle de « Second Life »… Les touches de clavier deviennent des grains de chapelet… Des super-héros, tels des anges magnifiques, défont les armées de robots extraterrestres qui, tels les démons de Jérôme Bosch, dépravent le monde…

Les mains jointes sur le "joystick", le regard vissé sur l'au-delà de l'écran, l'extase est opérationnelle! Rien ne manque pour la liturgie sacrificielle, et surtout pas la victime ensanglantée !

Et nous « rebouterons » le PC comme nous retournions à la messe, avec quand-même plus de ferveur, plus de confiance en ces nouveaux sacrements que sont ces « logins » et ces « passwords » qui nous mettent en connexion directe avec les félicités suprasensibles. Le rythme liturgique est régulier, souvent quotidien... l'angélus quoi, ou les complies! ...Et il n'est pas rare que l'office se prolonge jusqu'aux matines!

Durant l'office, on passera sûrement pour la collecte. Au passage, nous irons lire le sermon de notre « bloggeur » préféré… mais les amateurs de grasses matinées se donneront le droit de sauter le sermon pour aller directement aux sacrements…

Le latin de cuisine est passé au « basic English », la nouvelle langue officielle – non moins disgracieuse et non moins sacrée – des « gameurs » et des professeurs d'université… Aux grands conciles, les papes et les grands prêtres, avec leurs bibles à la main, établissent les nouvelles règles de la liturgie. La technologie n'acceptera pas l'anarchie totale ; la morale s'établi donc en conformité avec les dogmes révélés du CSS ou de l'HTLM. Il y a les péchés véniel, ceux que les brownseurs pardonnent, et les péchés mortels qui plantent les machines. Bien-sûr, on fait aussi quelques concessions stratégiques aux puissances temporelles qui essayent de mettre la grande machine virtuelle au service de leur pouvoir. La querelle des investitures informatique n'a pas encore clairement eu lieux et c'est sans difficulté que des brigades de flics spécialisés ont infiltré les routeurs et les programmes. Ils traquent sans relâche les actes de naissance des « noms de domaine » et des avatars… Tels ces micros d'autrefois, ils cachent en nos chambres intimes des spywares et des cockies. Les fidèles des rites virtuels n'ont qu'a bien se tenir ou ils seront déconnectés voir livrés aux juges temporels. Mais même sans la flicaille du bas monde, même si vous sortez des plus prestigieux Grands Séminaires de l'informatique, on ne vous laissera pas créer tout à fait n'importe quoi dans « Second Life ». Par-là, gagner de l'argent ou de l'audience se paye en nuits blanches d'études, d'essais et autres formes d'ascèses…

***

Devant de tels parallèles, la raison se sent mal, parce que nous au moins, les naïfs croyants d'autrefois, nous sentons qu'il y a quelque chose de fondamental qui fait la différence entre nos belles religions et ces jeux virtuels…nous sentons, sans plus, et c'est là que le bas blesse ; Nous sentons tout aussi fort que le jeune disciple de « Second Life » et autres « Third Life » à venir, qui y investit du temps, de l'intelligence, de l'argent et des espérances vit aussi quelque chose de profond, d'Ecclésial…

L'espace virtuel informatique existe sans même que nous soyons obligés d'y croire ! Alors ne dites surtout plus jamais que le christianisme change nos vies alors que le jeu ne touche qu'aux rêves ! Depuis que la monnaie de « Second Life » (le "linden") est convertible en devises forte (1 "euro" s'échange contre 350,082 "linden" au moment ou j'écris ces lignes), depuis qu'il y a moyen de s'enrichir (et même de blanchir !) par la spéculation immobilière sur des espaces virtuels, depuis que l'ordinateur nous donne – en lui, par lui, et avec lui – d'exister et de peser aux yeux d'autres, il est manifeste que débarquer en l'un des ces nouveaux espaces peu changer une vie réelle comme une conversion, une vocation sacerdotale ou une vocation monastique…

Les faiseurs de jeux électroniques sont les nouveaux faiseurs de sectes… Leur charisme, c'est leur maîtrise de l'informatique et le secret de leur succès, c'est de comprendre mieux que d'autres les caractéristiques de nos soifs de règles.

Qu'il y ait dans le christianisme une dynamique qui nous pousse à la charité et aux soucis des autres est certainement très louable, mais il s'agit là d'une question de valeur et de goût, pas d'une différence de catégorie… Et n'oublions quand-même pas que le christianisme n'a pas l'exclusivité de la charité; il existe dans « Second Life » des espaces associatifs, et des tribunes de sensibilisation dont les Royaumes proclamés ne vont pas sans influencer les fidèles ici-bas et dès maintenant… L'entraide et l'amitié y est bien développée et il va sans dire que le boiteux et le timide peut s'y déplacer sans complexe... Racisme? Oui, il parrait qu'il y a du racisme dans ces univers virtuels, mais qu'importe puisqu'on y change de peau et de sexe à l'envi vous diront les addicts. Et puis, n'oublions pas non plus qu'il y a aussi, hélas, des Eglises chrétiennes qui autant que certains jeux ne brillent ni par leur altruisme, ni par leur ouverture, et qui même ne craignent pas d'encourager la guerre en chair et en os…

***

Où est ce qui fait la différence entre le jeu virtuel et la religion  ?

Il n'y a peut-être pas de différence fondamentale. Mais pour un vieux rat chrétien comme moi il y en a une, pas très nette, qui me suffit. Elle tourne autour des mots « contemplation » et « méditation » (entendez ces mots dans leur usage oriental)…

Je m'explique : il y a au cœur du christianisme – et cela peut paraître pour le moins paradoxal au non croyant – une volonté de rejeter le rêve et l'illusion au profit du « je ». La religion chrétienne ne lâche pas la chair ! Voilà, le mot est dit ! La chair ! Le christianisme lui "colle aux baskets" comme disent les nouvelles générations lorsqu'elles dénoncent une proximité déplaisante.

Le christianisme par delà les énormes concessions faites au virtuel pur et dur – et peut-être aussi grâce à ces concessions d'ailleurs – garde au cœur de son cœur une proximité et un combat avec la chair… La contemplation et la méditation religieuse se déploient dans cet espace-là qui, lui, n'est pas du tout virtuel (du moins dans le sens convenu du mot)

Paradoxe ? A travers saint Paul par exemple, les textes pourraient laisser croire que ce que le christianisme veut c'est dépasser la chair... La dépasser ? Peut-être. Mais en tout cas pas la nier ni l'oublier !

« Ni dénis, ni oublis ! » Voilà une formule qui pénètre difficilement les frontières des univers virtuels non religieux (les jeux bien-sûr, mais l'art aussi bien ou quelques psychotropes…).

En termes de désirs, on peut dire que dans le jeu le désir est idolâtré, tandis que dans la religion, on n'hésite pas à l'attaquer…

Pour s'en convaincre, jetons un regard sur la gestion du sexuel. Dans l'univers des « gameurs », faute de pouvoir s'exprimer dans la chair, le désir sexuel, sans vraiment se remettre en question, tend à glisser vers un érotisme virtuel, une forme plus ou moins sophistiquée de masturbation. L'univers religieux par contre ose (et doit !) contempler le désir pour le juger, le baliser ou l'assumer. Le plus souvent d'ailleurs, la religion condamne toute identification excessive du « je » à ce type de désir.

Le désir de pouvoirs, de force ou de possessions, au même titre que le désir sexuel, est sans cesse remis en question dans l'idéal religieux alors qu'il est sans cesse invité à s'exprimer « en dépit des limites de la chair » dans l'univers du jeu. Par la contemplation et la méditation, le « je » se dégage insensiblement de ses prédispositions natives alors que le jeu les assume toujours un peu plus.

On pourrait croire en s'arrêtant ici que le jeu respecte donc mieux le « je » que la religion. Ce n'est évidement vrai que si l'on fait du désir le cœur du « je ».

Le jeu respecte-t- il l'autre, cet autre grand acteur de la psychologie, celui qui me distingue de l'informe en dessinant ma limite, celui me fait exister… le co-auteur du « je » ?

Sur ce plan aussi le jeu ne se défend pas trop mal. Il faut abattre ici ce malentendu qui déprécie souvent indûment l'espace virtuel ludique. Le jeu nous confronte lui aussi à une altérité irréductible ! Pas nécessairement celle d'un autre "gameur" d'ailleurs, car la technologie possède une source "d'altérité" dans sa boite à outils qui produit parfois des symptômes comparables et tout aussi irréductible (voir plus) que la "vraie altérité" d'une personne : le nombre aléatoire ! Les jeux en usent et abusent au point que tout joueur, même le plus solitaire y est confronté à autre chose que sa propre maladresse ou sa propre limite cognitive.

Dans le jeu, le désir en soi n'est pas mis en cause, il est mis en scène tant bien que mal et confronté au « non-moi » alors que dans la religion, s'il est aussi confronté à l'autre, il est surtout et avant tout distingué du « je » pour être retravaillé en conséquence. C'est là et uniquement là, à mes yeux, qu'est la spécificité de l'engagement chrétien au regard du jeu virtuel. Etre chrétien, c'est non pas cultiver un « je » natif mais le placer sous le joug d'une autre forme d'être qui le fait "désirer autrement", qui en serait comme l'âme, oui notre âme ! Une âme qui ici ne serait pas un avatar du désir mais le « driver » inné, atemporelle, du « je » plongé dans des « désir » auxquels il refuse désormais de se confondre… Selon ce point de vue, le christianisme ressemble à d'autres religions d'ailleurs, et en particulier au Bouddhisme bien entendu.

***

Je ne veux pas jouer au grand prophète, mais il me semble que tout ceci laisse prévoir le sens des mutations théologiques de ce siècle et des prochains. Confrontés à la production d'autres univers virtuels plus performants, nos religions seront forcées d'abandonner progressivement leurs habits virtuels (la liturgie, la foi en la matérialité de ses mythes fondateurs, les sacrements, les descriptions métaphysiques trop concrètes, le sacré, l'économie des mérites, …). Ces théologies nous reconduiront à la nudité absolue, sans icône, sans Vierge, sans langage même (mais probablement pas sans croix!)… La nudité solitaire du stylite assis sur la pierre de son âme et qui contemple le liquide qui le cerne, sa solitude, son désir, sa chair et un Au-Delà amoureux qui n'osera même plus nommer.

Chiangmai, décembre 2007

 

 

 

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paul yves wery - contact@

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