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Dialogue Bouddhisme-Christiannisme:
Compassion bouddhiste & compassion chrétienne
Le bouddhisme et le christianisme font grand cas de la compassion. Mais est-ce la même chose que chacune de ces religions recouvre par ce mot ? En font-elles un usage éthique identique ?
J'ai à la fois des raisons théoriques et des observations de terrain pour penser que les deux ordres symboliques impliqués ici utilisent le même mot pour traiter de deux sujets différents…
Problème d'homonymie donc ? Pas seulement ! On ne peut quand même pas oublier que l'expérience subjective qui est à l'origine de la compassion est un fait neurophysiologique univoque dans l'ordre de la science
Ah oui, la science ! Mais n'est-elle pas un troisième ordre symbolique à part entière n'ayant donc rien à dire dans les affaires religieuses ?
Terrain glissant !
Si l'on sacrifie trop à l'ordre sémantique scientifique, c'est toutes les traditions spirituelles qui risquent de devenir opaques. Mais, si on néglige trop cet ordre, c'est toute discussion qui devient impossible ! L'air de rien, c'est tout de même cet ordre symbolique-là qui me permet de penser des « algorithmes » de passage d'un ordre symbolique religieux à un autre, de raisonner… C'est un prix à payer inhérent au dialogue inter-religieux ! Pour un homme intelligent, cela ne déshonore ni dévalorise aucune religion.
Qui suis-je, moi qui ne parle ni le pali ni le sanscrit (ni même le grec !) pour oser émettre un tel soupçon d'homonymie ? Ne serait-ce pas là aux linguistes et autres historiens de la traduction de montrer et démontrer les similitudes et différences de sens ?
Moi, c'est le terrain qui le premier m'inspire et m'oblige. Bien sûr, mon, terrain d'observation est celui du Theravada où, on le sait, la charité (un fruit typique de la compassion lorsqu'elle est bien comprise et assumée dans l'univers chrétien) n'a pas l'importance qui lui est accordé dans l'univers Mahayana. Mais c'est cela justement qui est intéressant ! Cette différence de relation que la compassion peut entretenir avec la charité en fonction de l'univers religieux laisse supposer que le mot est enchevêtré dans un réseau de sens qui pourrait bien en déplacer les frontières sémantiques.
En neurophysiologie, des flux de neurotransmetteurs sans plus. Dans telle religion quelques résonances étiques particulières en plus… Dans telle autre, l'indifférence au contraire ou des résonances éthiques autres…
On est peut-être justement ici devant superbe exemple de décalages induis par les ordres symboliques.
Lorsque j'observais ceux qui venaient voir mes agonisants, la différence de comportement entre les visiteurs issus d'un univers non theravadaien et ceux qui venaient de la Thaïlande criait aux yeux. Pourtant, et les uns et les autres étaient affectés de compassion (dans le sens neurophysiologique du mot). De même, dans les deux groupes, beaucoup venaient avec de hautes ambitions éthiques !
J'ai déjà écrit pas mal de pages à ce propos. J'y établissais quelques différences entre leurs manières spécifiques de lier la compassion à la gentillesse, la générosité, l'action, la peur, la discrétion, la pitié etc. J'ai été le témoin privilégié de la rencontre tout à fait exceptionnelle (non seulement par sa brutalité mais aussi par sa rareté) entre la souffrance et les réactions compassionnelles de diverses tendances culturelles. Il passait chaque semaine non pas des dizaines mais des centaines voire des milliers de visiteurs dans les deux salles d'agonisants ou je sévissais : des bataillons militaires, des écoles, des touristes, des guérisseurs, des bonzes, des pèlerins, des prêtres, des communautés religieuses, des sectes… Plus encore que le comportement de ces visiteurs, il était intéressant d'observer celui des volontaires.
Que m'enseignait ce terrain ?
Pour faire court, je dirais que l'amortissement des souffrances de l'agonisant semblait le premier devoir ressenti par les occidentaux devant ce tragique spectacle alors que la générosité semblait le premier devoir du Thaïlandais. A l'époque, par immaturité intellectuelle, je disais donc que les Thaïlandais étaient dépourvus de compassion alors que les Occidentaux étaient peu généreux…
En fait si l'idéal bouddhiste dans ses textes et ses commentaires promulgue bien le détachement par rapport aux désirs mondains qui seraient in fine la cause des souffrances, il ne peut évidemment pas promouvoir l'amour chrétien qui lui, au contraire, exalte le lien qui peut unir deux personnes (souffrantes ou non, là n'est pas la question). Je crains qu'aucune spéculation sur la nature de nos religions respectives ne puisse effacer une aussi flagrante différence ! Dans ces conditions, à mes yeux, la compassion vécue dans le corps du Bouddhiste ne peut pas susciter la même réaction que celle suscitée par la compassion dans le corps du Chrétien.
La compassion conduit souvent le Chrétien à un lien d'amour au souffrant (« Agape » ou « Philea » ) dont il cherche avant tout à réduire la souffrance. Chez le Bouddhiste, la compassion semble pouvoir n'être, « au mieux », qu'un outil au service du détachement final; elle enclenche une dynamique complexe qui dans le cadre karmique invite plus à la générosité qu'au lien amoureux ou à l'action analgésique.
J'ai passé six ans à traiter dans des conditions précaires des mourants du SIDA dont le corps médical thaïlandais ne voulait plus prendre soin. J'avais en moyenne un à deux morts par jour. Jamais, le supérieur du monastère qui passait une à deux fois par mois dans les deux salles d'agonies ne vint mettre à ma disposition des morphiniques. Il avait pourtant dans son pays une carrure charismatique suffisante pour en obtenir même gratuitement avec peu d'efforts. La seule source de morphiniques dont je pus faire profiter mes malades souffrants était des Occidentaux plus charitables que d'autres qui, au nom de cette charité, décidaient de prendre des risques énormes en franchissant les frontières avec de la morphine dans leurs bagages. Le moine le savait et en souriait sans y déceler plus qu'une fantaisie d'Occidental.
En écrivant « au mieux » j'ai bien-sûr fait une concession à l'ordre des valeurs chrétiennes… J'aurais pu inverser ces valeurs en me plaçant dans une perspective bouddhiste. Cette possibilité d'inversion est bien la clé de mon propos !!!
Si chacune de nos deux religions peut prétendre à un universalisme ce sera donc au prix de la prise en compte de cet « algorithme de passage » entre leurs ordres symboliques respectifs chaque fois que le mot compassion sera prononcé. Les ordres symboliques sont par nature incompatibles. Il suffit de le savoir pour retrouver un terrain d'entente.
On sait depuis le structuralisme que l'on peut comparer un ordre symbolique à l'ensemble des conventions et règles d'un jeu de société. Un ordre symbolique précis crée l'espace ludique du jeu d'échec. Un autre ordre symbolique, celui du jeu de dames. Par delà le fait que les mailles noires et blanches de l'échiquier ratissent plus large que les mailles du damier, par delà le fait aussi que les acteurs sur l'échiquier sont plus « personnalisés » que ceux du damier, il reste que le moindre mouvement d'un pion sur un échiquier a un sens irréductible, par essence, au moindre mouvement d'un pion sur un damier. Ici la position d'un cheval trois cases plus loin rend le pion mangeable par l'adversaire par exemple et là, l'accessibilité de la dernière ligne de carrés peut transformer le pion en une dame... C'est sans dire que dans les ordres ludiques respectifs, par le sens donné aux choses, le sacrifice du pion ici et sa promotion au rang de dame là, ont des valeurs stratégiques différentes par rapport aux buts finaux. Etc.
Revenons à nos univers éthiques et religieux.
On pourrait dire que la valeur stratégique du mouvement d'un joueur dans un cadre ludique donné s'en réfère par exemple à la valeur éthique d'un acte commit par un fidèle qui accepte les conventions linguistiques, les convictions métaphysiques et l'idéal eschatologique de sa religion.
Revenons plus précisément à la compassion. Elle est, avant toute autre approche, et quelque soit la religion du sujet, un fait de nature purement neurophysiologique : quelques zones du cerveau de mieux en mieux localisées par la neurologie sont stimulées par l'observation d'une douleur ou d'un plaisir sur le corps d'un semblable. Dans l'ordre symbolique des scientifiques, la compassion est simplement ce « fait » donné et si je reprends la métaphore des jeux elle serait quelque chose comme l'une ou l'autre disposition géométrique des divers morceaux de bois au cours d'une partie d'échec ou de dames. Initialement, la compassion n'est donc pas, dans cette pure matérialité, détentrice d'une valeur éthique.
Tant qu'il reste dans l'ordre de la science, le discours qui tourne autour de la compassion peut prétendre à l'universalité parce que la science en définissant ses objets, inclus les conditions de son objectivité.
Dès que le mot compassion est utilisé hors du cadre scientifique, une première source de confusion peut naître des conventions linguistiques… Lorsque le mot glisse dans le registre éthique par exemple il ne garde un sens univoque dans le cadre d'un dialogue inter-religieux que si chaque religion a, par son discernement propre, intégré ses « bornes sémantiques » par rapport aux « bornes sémantiques » placées par l'autre religion. Tant qu'on est incapable de percevoir la différence entre une pomme et une poire, on ne peut marchander le prix de ces fruits avec le commerçant ! Et pour en revenir à notre première métaphore, si nous voulons trouver un langage commun entre les joueurs d'échecs et les joueurs de dames, il nous faut, entre autres choses, faire savoir que pour créer son espace ludique, l'échiquier appréhende le bois par des mailles moins nombreuses que le damier, que les pièces ne sont pas toutes les mêmes sur un échiquier, etc. Sans ces mises au point préalables, sans l'élaboration mentale de ces « algorithmes de passage », les divers joueurs ne pourraient jamais expliquer l'un à l'autre la signification (ce qui n'est pas encore la valeur stratégique) de leurs mouvements !
C'est seulement après cette mise au point sémantique que peut venir la question d'une valeur éthique (ou religieuse, ou…) qui est la deuxième source de malentendus dans la recherche d'un discours commun.
Pour que des valeurs se créent autour de la compassion, nous devons avoir des certitudes métaphysiques et eschatologiques (dans notre métaphore, ce serait des règles du jeu et un but clair : abattre le roi de l'adversaire sur l'échiquier et le dernier pion de l'adversaire sur le damier). Or on est ici devant un pur « choix » qui n'est pas de l'ordre des définitions linguistiques initiales même si ce sont ces conventions sémantiques qui crée les conditions d'un choix. Au jeu d'échec, le choix d'un but n'est pas de même nature que la définition des règles du jeu et du nombre de cases sur l'échiquier… Par contre, il est vrai que c'est le choix des règles et du nombre de case qui crée l'ensemble des buts possibles.
En d'autres mots, pour un ordre symbolique donné, de très nombreux projets eschatologiques sont possibles. Dans cette constellation, théoriquement en tout cas, tous ces projets se valent. Peu importe, par exemple, le but du jeu que les joueurs d'échec se donnent ; que l'on gagne en tuant la reine plutôt que le roi ne change rien puisque la seule liberté du joueur c'est la stratégie de ses mouvements pour atteindre ce but. Sa liberté reste bien d'une même nature.
Chaque religion dans sa propre constellation(-4-) de possibles choisit son eschatologie, parce qu'elle a de bonnes ou de mauvaises raisons d'estimer que c'est l'option la plus juste, la plus agréable ou la plus profitable pour ses fidèles. Mais une fois l'eschatologie établie, il reste nos choix d'actions et nos stratégies sous-jacentes : l'éthique peut naître (qui n'est évidemment plus arbitraire puisqu'elle se déploie dans l'espace bien étalonné par les règles de l'ordre symbolique et du choix eschatologique).
Dans le christianisme, l'eschatologie tourne autour du mot « amour »… dans le Bouddhisme autour du mot « détachement ». C'est dire que le mot « compassion » prend un sens éthique différent (supposant même que les bornes sémantiques du mot soient identiques dans les deux religions, on aurait encore une différence de valeurs !)
Nous voudrions intellectualiser cette différence qu'il nous faudrait donc assumer non seulement le fait que la case noire ou la case blanche n'ait pas la même taille relative sur l'échiquier métaphysique des Bouddhistes que sur le damier métaphysique des Chrétiens mais aussi que les valeurs éthiques se mesurent autrement à cause des convictions eschatologiques respectives.
On pourrait être tenté, pour simplifier les choses, de redéfinir les bornes sémantiques du mot compassion dans les deux religions… se limiter par exemple à sa définition scientifique pour retrouver au moins une langue commune.
En fait cette démarche conduirait à une catastrophe ! Elle dénaturerait radicalement les deux religions puisque les structures symboliques qui leur permettent de s'exprimer sont justement des structures et qu'à ce titre, tous les autres symboles s'en retrouveraient changés. Pour revenir à notre métaphore, on comprendra aisément que si l'on modifie le dessin de l'échiquier en remplaçant par exemple les carrés par des hexagones, c'est simplement toutes les règles du jeu qui devront être remaniées et, bien-sûr, c'est là l'essentiel en pratique, toutes les stratégies des joueurs devraient se recalculer autrement ! La signification de chaque geste aura changé ainsi que sa valeur stratégique !
Cela ne signifie pas que cette « nouvelle religion » qui limiterait le sens du mot compassion à son sens neurophysiologique serait totalement dénuée d'intérêt puisque, après tout, la matière spirituelle qu'elle chercherait à appréhender par ce nouveau « modèle intellectuel » resterait la même (tout comme le jeu d'échec et le jeu de dame donnent indifféremment aux joueurs l'accès à la sphère ludique…).
Le principal prix d'une telle initiative serait de rendre immanquablement vaines les recherches spirituelles antérieures… Finit l'utilité des traditions peaufinées par les sages pendant des siècles ! (...Et l'on comprend soudain pourquoi toutes les religions du monde ont toujours eut d'instinct quelques pulsions traditionalistes, mêmes en leurs tendances les plus avant-gardistes !)
Pour le dire crûment et simplement, si l'on réduit le mot compassion à sa signification scientifique (la stimulation des neurones miroirs ) plus aucun auteur spirituel bouddhiste ou chrétien ne sera précieux à quiconque n'aurait préalablement fait un effort intellectuel énorme pour entrer dans son jeu de symboles.
Laissons bien les Chrétiens voir en la compassion plus qu'un voyage de neurotransmetteurs… Laissons bien les Chrétiens charger la compassion de pouvoirs merveilleux et aspirer à en ressentir le plus possible…
Laissons bien les Bouddhistes, pour leur part, en faire un outil précieux de lucidité et de redistribution sociale… Un moyen d'entrer dans la chair de la contemplation universelle ou que sais-je de plus grand encore dont je ne peux me prévaloir de la connaissance par atavisme occidental.
Chiangmay, septembre 2006.
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