retourt au menu "religion" - Accueil de "Stylite.net"

 

Insupportable Rédemption!

Réduire la taille du texte Aggrandir la taille du texte

 

 

 

J'ai peur pour moi-même lorsque je veux parler de la Rédemption. J'ai peur de jouer – comme tant de ces maudits intellectuels décrochés du sol – avec ce qui fut une douleur atroce, l'humiliation et le supplice d'un innocent… Puisse ma sensibilité rester par delà mes futiles spéculations, consciente du poids énorme de cette bavure judiciaire dont je veux bien avoir honte moi aussi sans pourtant me sentir compromis avec juges et bourreaux…

***

On touche avec la Rédemption à la souche la plus embarrassante de la spiritualité chrétienne. Un Occidental contemporain qui a une intelligence normale et un bon cœur, n'acceptera évidemment pas que nous blessions ou que nous tuions qui que ce soit, homme ou animal, pour « racheter » la faute d'un autre ou la notre. Ce raisonnement nous parait plus qu'absurde ; il nous semble aussi radicalement immoral. Le type de maturation éthique dont nos sociétés furent l'objet nous conduit à reléguer dans la catégorie de la barbarie cela-même qui fait la nature théologique de la Rédemption. Cette évolution mentale de notre monde fut une lente conquêtes et le combat est loin d'être achevé.

- Joie ! Le Christ est mort pour toi mon frère ! Son sang et ses larmes ont effacé ton péché. Il t'a racheté toi et toute l'humanité !

- Pardon ? Je ne suis pour ma part que désolé de cette ignoble mise à mort… Je n'ai jamais désiré qu'une telle horreur se produise et je me serais empressé de refuser ce sacrifice s'il m'en avait été donné le pouvoir…quitte à en perdre mon éternité… Oui ! Quitte à en perdre mon éternité ! Il ne sera pas dit que le stylite, pour gagner son salut, a accepté dans son cœur qu'un autre homme souffre et meure ! Je refuse ce marchandage, dût-il plaire à dieu… Et d'ailleurs, un tel « dieu-le-père », cruel et incohérent, n'est pas mon Dieu ! »

Difficile en effet d'entendre sans grimacer cette sombre logique de sang, cette forme de rançonnage de notre salut par la torture de Jésus… Et pourtant, le peuple des Chrétiens répète inlassablement ce sacrifice expiatoire à chaque Eucharistie… d'une manière qui, dans la plupart des obédiences chrétiennes, ne se veut pas simplement commémorative.

***

Distinction entre la cause historique de la passion et sa signification théologique

***

Que Jésus soit mort à cause de la haine du parti dominant du judaïsme me semble peu discutable, aisé à comprendre…

Aucune difficulté à voir derrière cette exécution capitale une victime innocente et aimable, un homme juste, une flagrante injustice... Une bavure judiciaire…

Il me semble aussi que l'on peut percevoir sans difficulté la logique à la fois politique et stratégique qui a conduit à la condamnation de Jésus : faire taire les dissidences plus ou moins nettes au sein du peuple juif pour assurer l'unité contre l'envahisseur romain. Je renvoie par exemple aux motivations de Judas l'Iscariote que j'ai essayé d'élucider dans ce site. Mais plus simplement, je renvoie au propos de Caïphe après la résurrection de Lazare.(Jn11,49-50).

Il y a bien sûr aussi moyen de retrouver dans ce procès l'œuvre de pulsions mimétiques et la soif de bouc émissaire. La Jalousie de l'élite Juive est évidente. Il y a cette hystérie mimétique de la foule présente au prétoire (l'épisode de Barrabas, et ces cris de haine en cœur pour exiger la crucifixion…)

Il me semble enfin que Jésus fut aussi tout simplement la victime des appétits obscènes de ce genre de personnes qui éprouvent de la jouissance à voir souffrir (humour macabre des soldats lors de la flagellation, ironie odieuse de certains témoins de l'agonie…)

Mais, parlant des faits historiques, il est par contre impossible d'admettre que la Rédemption fut à un moment ou l'autre un élément déterminant au cours de l'instruction de « l'affaire Jésus ». Cela peut paraître une évidence mais il fallait que ce fût clairement entendu avant d'entrer dans une réflexion plus théologique !

***

Incohérence évangélique par rapport à la Rédemption

***

Il y a aux racines de la théorie de la Rédemption une incohérence embarrassante : l'idée d'échanger des péchés contre du sang ( ? pour satisfaire Dieu le Père ?) est manifestement en contradiction avec la morale Evangélique alors que simultanément cette idée appartient bel et bien aux textes Evangéliques ! (Mc10,45 Mt 20:28 Jn 10,11-12 Mc 14,36 Jn1,29 Jn1,36 Lc22,19-20 Mt26,26-28 Mc14, 22-24)

Il y a contradiction entre d'un coté la tendance «rançon» et, de l'autre coté, l'abolition de la loi du talion, la bonté d'un « Dieu-Papa » et les innombrables passages encore qui tournent autour du thème du pardon !

(Mt5,38-39 Lc 6,27-30 Mt 6:26 Mt 7:11 Mt 18:14 Etc.)

Nous ne pouvons pas dire trop rapidement que ce sont les évangélistes qui ont réinterprété trop librement la Passion après la Résurrection et la Pentecôte car le mot « rançon » attribués à Jésus nous a été rendu à la fois par un témoin indirect : Marc (Mc 10,45) et par un témoin direct de la prédication du Christ : Matthieu ( Mt 20,28) . On peut à la rigueur imaginer que Jn est rentré dans cette mouvance sanguinaire expiatoire sous l'influence des premières communautés pascales plutôt que sous l'influence de Jésus lui-même parce qu'il était un enfant à l'époque de Jésus et qu'il était un vieillard de qui on attendait des méditations plus que des détails historiques lorsqu'il terminait la rédaction du quatrième Evangile. Mais Mt, lui, était d'une certaine manière plus rigoureux, moins métaphorique, dans sa mission de témoin et j'ai envie de croire que dans son Evangile, s'il « mentait » parfois volontairement, il ne « mentait » que par omission (cf. épisode du figuier desséché dans lequel il évite de mentionner que ce n'était pas la saison des figues pour des raisons éthiques évidentes au premier abord).

Il y a dans les Evangiles d'autres moyens que le sang sacrificiel pour gagner le salut : la foi, la gentillesse, l'Esprit des Béatitudes… Ces moyens sont plus compatibles avec l'évolution de l'éthique « naturelle » de la modernité. (Jn3,16-18 Mt5,3-12)

La foi et la gentillesse comme moyens de gagner le salut sont des propositions évangéliques bien mieux développées que celle de la Rédemption par le Sacrifice de la croix. Nous ne comprenons pas alors pourquoi les diverses traditions insistent tant sur cette sanglante Rédemption, pourquoi c'est la croix qui est devenue le symbole central de notre religion et qu'elle garnit nos églises, nos temples et nos fétiches… Un cœur aurait été bien plus approprié qu'une croix. Sommes-nous donc à ce point assoiffé de spectacle macabre ? Auquel cas il faudrait soigner l'Eglise chrétienne au moins dans le corps de ses prêtres, pasteurs et popes, dans le corps de ses architectes, de ses liturgistes, de ses peintres…

L'analyse qui va suivre ne prétend pas justifier ce qui devient dans l'épître aux Hébreux un inextricable esprit de vengeance du Père qui a besoin du sang de son Fils Bien Aimé pour calmer son courroux… Mais elle nous propose de lire dans cette bizarrerie comme une provocation à analyser la Rédemption selon trois points de vues différents qui sans prétendre effacer « l'inacceptable », permettent chacun d'y repérer une ou des dimensions très positives.

***

Première approche de la Rédemption

***

Une première approche pourrait se faire par le point de vue du commerçant pragmatique et anti-intellectualiste.

Le monde est ce qu'il est. L'instinct est ce qu'il est. L'homme est ce qu'il est : embourbé dans le réel et dans ses pulsions. Que cela nous plaise ou non, il y a dans ces racines de notre nature une prédisposition à la vengeance et au besoin d'expiations.

Le Christ est celui qui nous propose d'abolir ces instincts archaïques non pas en les dénonçant mais en payant cash. Jésus règle une fois pour toute cette sordide comptabilité supposée divine en payant au prix le plus fort. Théologiquement il est évidemment en mesure de payer : ses ressources sont plus que suffisante puisque dès qu'on reconnaît sa nature Divine, le Christ devient à la fois indiscutable, juste et omnipotent.

-  Il y a une facture à payer… OK… Prenons en fait et cause sans discuter… Je paye moi-même… Tournée générale ! J'assume tout ! Je paye le plus gros prix que je puisse donner : je vous donne ma vie et mon honneur ! Vous pouvez me condamner à l'humiliation et à la malemort ! Je paye tout !…

Si Dieu donne autant, qu'aurions-nous à y ajouter ? Tout ce que nous y ajouterions, le serait non pour plaire à Dieu le Père mais pour satisfaire à notre soif de cruauté ! Donc, en bonne logique de commerçant, après le sacrifice du Christ, aucune cruauté n'est admissible puisqu'elle ne pourrait se justifier en terme de justice mais en terme de plaisir personnel pour ceux qui les commettent, ce qui, on en conviendra tous, ne relève pas de la même catégorie mentale !

In fine , cette approche du business éthique en finit une fois pour toutes avec les sacrifices expiatoires. Finit le "œil pour œil et dent pour dent" (Ex21,24 et assimilables) ! Finit le sang contre l'absolution ! On est exactement dans les conclusions de l'Epître aux Hébreux. Les lois du marché ont été cassées par un banquier fou ; le créancier a effacé toute l'ardoise… Une Divinité-Providence pourvoit à tout ! On quitte les lois du "mérite" pour tomber sous la juridiction de l'Amour. Il nous suffit désormais d'accepter d'être aimé et d'aimer Dieu (donc d'avoir la foi), pour recevoir notre salut… accepter pour recevoir…

Pour l'Eglise Catholique – mais pas rien que pour elle ! – il est clair que cette logique de commerçant pragmatique est toujours d'actualité… et tant pis si on est devant un mystère qui s'épaissit avec les siècles… On pourrait même presque dire tant mieux puisque in fine il promeut une société ou il n'y aurait plus de victimes ! Dans son catéchisme de 1992, aux articles 606 et suite, c'est vraiment le sang du Christ contre les péchés du monde... Et, toujours en bonne logique de commerçant pragmatique, l'autorité catholique, dans le même catéchisme, à l'article 312, écrit : " Du mal moral le plus grand qui ait jamais été commis, le rejet et le meurtre du Fils de Dieu, causé par le péché de tous les hommes, Dieu, par la surabondance de sa grâce, a tiré le plus grand bien: la glorification du Christ et notre Rédemption ". Si le plus grand péché que nous puissions faire est réellement le déicide (ce qui parait logique dans une religion monothéiste) et si Dieu nous l'a pardonné, alors tous les péchés (qui sont nécessairement moins graves) nous sont aussi pardonnés. Or pour deux raisons au moins, il semble clair que Dieu a pardonné son supplice :

- Il y a d'abord la phrase de Jésus sur la croix: "P ardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font " (Lc23,34) (Notons tout de même que si on la lit d'une manière plus profonde cette phrase ne permet plus cette lecture « commerciale » de la Rédemption ; nous y reviendrons dans la deuxième interprétation de la Rédemption. C'est sans dire que même superficiellement, le pardon ainsi octroyé sous-entend une raison particulière et non universelle : le fait de "ne pas savoir"… or ceci ne correspond pas pleinement à la compréhension traditionnelle de la Rédemption qui gagne sa majuscule grâce à son universalité.)

- Il y a enfin et surtout le fait que la mort de Jésus est loin d'avoir rompu la relation entre Dieu et l'humanité (Résurrection, Pentecôtes successives…).

Toute cette comptabilité sordide n'empêchera pas le penseur de la modernité athée ou agnostique de ricaner bien sûr… Il faut monter plus haut…

***

Deuxième approche de la Rédemption

***

Une autre approche – certainement plus raffinée que la précédente – pourrait être intitulée l'approche du pédagogue.

L'amour dont Dieu veut nous rendre capable et dont il veut montrer la possibilité est un type d'amour dont la force surpasse tout y compris la crainte de la souffrance, de l'humiliation et de la mort… Marchant dans une voie juste, simplement celle de la gentillesse, il est inévitable que des problèmes surgissent. Il est inévitable que les intérêts de certains soient mis en péril, que des luttes s'ébauchent. La vie de Jésus elle-même en est parsemée. La recommandation spirituelle du Christ devant ce genre de difficulté est claire : on continue ! Il nous a montré en passant Lui-même par l'épreuve du feu que l'entreprise est possible. Si nous perdons la vie avec cet idéal, nous la retrouverons ensuite, sous une autre forme certes, mais – pour ceux qui croient en la Résurrection – suffisamment semblable pour que nous nous y retrouvions.

La Rédemption selon ce point de vue se formulerait un peu différemment que ce qui est enseigné traditionnellement : ce n'est plus tant

« Le Christ est mort par Amour pour nous »

que

« Le Christ nous aimait, et il en est mort » .

Il y a évidemment quelque chose de spécieux dans cette approche, qui ne manquera pas de déplaire au lecteur pourvu d'une certaine étoffe existentielle. Mais remarquons quand-même qu'il n'y a PAS de sang expiatoire ici. Nous sommes devant un sang qui nous a prouvé dans un contexte tout à fait accidentel qui est celui de ce procès odieux, qu'il y a quelques chose de plus fort que la vie qui peut nous prendre en charge dès que nous obéissons à une certaine forme d'Amour. Pour les chrétiens de toutes les obédiences, cette puissance spirituelle prévaut sur toutes les lois de la psychologie et de la biologie !

La « rançon » un peu comme dans l'expression «  la rançon de la gloire  » est ici un mot à entendre plus comme une conséquence qu'une condition… On remarque alors que sous la plume de Mc et Mt, il n'est pas question de rançon « pour tous », mais seulement « pour beaucoup » (Mt20,28 Mc10,45), c'est à dire qu'elle est le prix de l'avancée de la gentillesse seulement dans la sphère de ceux qui sont prêts à utiliser la violence pour défendre leurs prérogatives.

Cette manière de voir les choses rend compte de quelques autres particularités discrètes des Evangiles dont la première approche de la Rédemption ne pouvait rendre compte. Reprenons par exemple la phrase de Jésus sur la croix et que nous avons déjà cité plus haut : "Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font " (Lc23,34) Il est clair que la forme impérative utilisée ici ( « Pardonne-leur » ) sous-entend que entre Dieu le Fils et Dieu le Père il est préalablement convenu que cette mise à mort ne plait ni à l'un ni à l'autre sans quoi aucun pardon (ni du Père ni du Fils) n'aurait de sens. Ce que les théologiens « commerçants » n'ont pu sentir, c'est que cette phrase dit au moins que Dieu le Père qui certainement n'aime pas le péché n'aime pas plus le meurtre de son Fils et que donc, pour le moins, le rançonnage demandé a été mal interprété… On revient alors à cette raison particulière (non universelle) que le Fils donne pour excuse au meurtre : le fait de "ne pas savoir".

***

Troisième approche de la Rédemption

***

Une troisième approche qui pourrait être intitulée l'approche anti-sacrificielle de la Rédemption, est plus subtile encore… Elle est une révolution copernicienne en cette matière et nous conduit à rien de moins que de voir dans la Rédemption la déconstruction de la mécanique du bouc-émissaire sous-jacente pour en abolir l'usage théologique traditionnel.

En d'autres mots, ce que le Christianisme apporterait dans sa sphère religieuse, c'est l'abolition de la valeur traditionnelle de la violence sacrée, du sacrifice. Ici, pas de sang expiatoire, comme l'avait déjà suggéré la deuxième interprétation de la Rédemption. Mais contrairement à ce qui se comprenait dans cette deuxième approche, la croix n'est pas principalement un témoignage de la puissance d'un certain type d'amour (il l'est aussi, mais accidentellement).

Le sang de Jésus devient ici surtout une dénonciation : la dénonciation de l'absurdité de la dynamique expiatoire dès qu'on entre dans une logique d'Amour !

On ne devrait plus dire

«  Le Christ a été mis en croix pour effacer le péché du monde  ».

On peut encore dire

«  Le christ a tant aimé le monde qu'il en est mort  ».

Mais ne devrait-on pas simplement dire

«  Le christ a été tué pour rien… et il faut absolument que nous nous en rendions compte pour ne plus répéter une telle absurdité  »

Le sens du mot «  rançon  » dans cette troisième interprétation doit se comprendre ici aussi comme une conséquence plutôt qu'une condition, à l'instar de la formule «  la rançon de la gloire  »… Mais la grande nouveauté c'est que la passion ne serait ni un sacrifice ni volontaire. Avant de lire dans la passion une leçon d'Amour, il nous faut lire et accepter une fois pour toutes que Jésus n'est pas masochiste ; il a subit sans le désirer l'absurdité et la méchanceté de ses accusateurs !

En mots clairs, Jésus, à cause de la compassion, refuse la loi du talion. Or, en dernière analyse, un sacrifice expiatoire est toujours une extrapolation théologique de la loi du talion. La primauté de la compassion dont découle l'abolition de la loi du Talion par Jésus, voilà ce qu'est la Rédemption.

Pour comprendre la pertinence de cette théorie, descendons sur le terrain ; lorsqu'un conflit d'intérêt naît, lorsqu'une personne se sent flouée, blessée, humiliée, un instinct la pousse à rendre la pareille (voire pire …mais la loi du talion essaye de limiter les dégâts). Or cette « pareille » suscite elle-même l'envie d'une vengeance contre la vengeance… Le plus souvent en effet, la vengeance ne fait pas ressentir à celui qui la subit l'impression qu'il est réellement coupable et mérite la punition (cette « conversion » est le plus souvent un fantasme de spectateur). C'est même plutôt l'inverse qui se produit ! Au départ, dans le cœur de « l'agresseur » il n'y avait d'ailleurs, le plus souvent, pas tant la volonté de faire mal que celle d'obtenir un objet auquel il estimait, selon son analyse, avoir droit. La méchanceté pure existe sans-doute mais elle est plutôt rare. A bien y regarder, « l'agresseur », réagit bien plus qu'il n'agit ; il croit mériter ce qu'il « vole », il croit mériter l'humiliation de sa « victime »…

Bref, la chaîne des équilibrations et ré-équilibration n'en finit pas et c'est ici que Jésus propose non de casser la chaîne mais de l'inverser avec la joue gauche.

« … Tu manges mon pain, je te demande donc en contre-partie sa valeur monétaire. Tu ne me payes pas, donc tu m'as volé. Je te donne un coup de fouet à la fois pour te punir de ton vol et pour te dissuader de recommencer…  »

La chaîne de violence enclenchée pourrait s'arrêter ici car dans la pratique de tous les jours, les évitements de fréquentation, les contrats sociaux et les peurs – parfois aussi le pardon, l'amour et le don – suffisent à l'arrêter. Il en est souvent ainsi dans le cadre des familles par exemple. Ces manières qui mêlent conflits punitions et amours sont d'ailleurs à la base de l'élaboration des « contrats sociaux ».

Malheureusement il arrive que de son coté, celui qui a mangé le pain l'ait fait parce qu'il avait faim, et parce qu'il n'avait pas eu, lui, la chance d'être né propriétaire d'un champ de blé. Or il estime normal de manger lui-aussi ce que la terre donne… Le coup de fouet, il ne le mérite pas plus que l'autre ne méritait cette naissance heureuse dans une famille ou l'on possède, où l'on apprend à engranger, où l'on apprend à apprendre… La victime du fouet et ses amis (qui pourrait être toute une classe de la population) vont donc chercher à se venger et une chaîne de violence que l'on dit aussi mimétique (parce qu'il est facile d'y repérer des pulsions mimétiques à l'œuvre et je renvois mon lecteur à René Girard pour plus de détails) , si elle est contagieuse peut conduire jusqu'à une catastrophe majeure, la guerre...

C'est par ce genre de crise mimétique par exemple que les Juifs et les opposants au nazisme ne pouvaient plus cohabiter avec les nazis.

De telles crises peuvent se résoudre de diverses manières : par un nouveau contrat social explicite dans une société éthiquement et intellectuellement évoluée, par des tabous qui rendent certaines proximités et certaines attitudes impossibles dans des sociétés moins sophistiquées, et …par le sacrifice de boucs-émissaires dans l'un et l'autre type de société.

Dans cette dernière figure, pour reprendre l'exemple de la société nazie, la chaîne qui a conduit aux massacres massifs conduiront les Juifs et les opposants au régime encore vivants non plus à se battre avec des mots ou des armes contre leurs voisins nazis devenus beaucoup trop nombreux par l'épidémie mimétique mais à tuer Hitler et ses sbires qui ont progressivement rassemblé en eux presque toute la charge symbolique des pulsions nazies au sein du peuple… Nuremberg… Etc. La logique du Bouc est un moindre mal ; la chaîne est cassée et le petit nazi minable est épargné.

On est bien forcé de remarquer que dans la modernité occidentale, le rite sacrificiel produit encore parfois un effet pacifiant. Mais lorsque nous comprenons que le sacrifice est issu in fine de pulsion mimétique (selon une logique très bien cernée par les travaux de René Girard ), nous admettrons aussi que cette efficience est uniquement due à l'ampleur de notre immaturité pour ne pas dire de notre imbécillité dès que nous sommes en groupe… cette même immaturité qui enclenchait les crises meurtrières !

La seule vraie solution, c'est la lucidité en nos cœurs de minables nazis potentiels, le regard critique… En attendant que les poules pondent des œufs d'or, il est tellement plus facile de détourner le regard des autres vers des victimes supposées plus coupables que nous… le peuple imbécile se laisse prendre au jeu mimétique et pense gagner du mérite en lynchant. C'est la vieille logique du bouc, qui dissout la culpabilité sans devoir payer la facture. Ainsi perdurent les fondements de la barbarie.

Le lecteur aura compris j'espère que faire de Hitler et de ses sbires des boucs émissaires ne veut pas dire qu'ils sont nécessairement réhabilités par un revers paradoxal de la compassion… Le bouc peut aussi bien être "coupable" que "innocent".

S'aimer c'est regarder ensemble dans la même direction faisait remarquer Saint Exupéry ? Ce n'est hélas pas toujours vrai ! Cela unit ou ré-unit bien-sûr, mais pas d'amour sans un regard face à face avec l'autre et le miroir.

Jésus lui-même ne fut pas vraiment un bouc émissaire puisqu'il n'y a pas eu d'unanimité contre lui. C'est avec beaucoup de difficultés que l'élite Juive a essayé de liquider Jésus… Il fallut l'arrêter la nuit, en période de fête… En craignant toujours la réaction hostile du peuple… S'il fut un tout petit peu bouc émissaire, c'est ponctuellement, dans la salle des flagellations et au prétoire… En fin de compte assez peu au regard de ce qui s'observait d'habitude aux pieds des échafauds durant es époques cruelles… Avec Jésus, rien de cette unanimité qui suscite les grandes catharsis aux meurtres des grands boucs. S'il y eut catharsis, ce fut longtemps après sa mort, 40 jours après selon la tradition Evangélique.

Jésus est sans ambiguïté à propos de ces chaînes mimétiques et des crises publiques d'expiation (dont la logique du bouc émissaire n'est qu'une forme particulière). Dès que la compassion le suggère (c'est à dire dès qu'il y a une victime potentielle), Jésus propose de renverser la chaîne mimétique par la théorie de la joue gauche, celle de l'ouvrier de la dernière heure, celle de l'autocritique des lanceurs de pierre…

Le christ ne cherche pas à éradiquer la tendance mimétique au cœur de notre cœur. Il cherche simplement à soumettre cette tendance à une balise d'Amour pour que la paix soit fondée non sur une victime mais sur une volonté d'en finir avec les victimes… « Fais de même » recommande-t-il à celui qui aurait pu retrouver de la gentillesse dans ce qu'il subit… Jésus ne demande pas mieux que la chaîne mimétique se mette en place lorsqu'il n'y a pas de victime mais de l'Amour !

…Tout se résume donc en l'importance que le Christ accorde à la compassion.

Détenteur et défenseur d'une telle idéologie, le Christ ne pouvait évidemment pas rentrer dans le jeu de la violence lorsqu'on lui fait assumer les conséquences mimétiques de sa propre violence car Jésus bien-entendu a lui-même été violent! Il ne cache pas que parfois, la violence s'impose ! (Pour des raisons pédagogiques? Peut être pour d'autres raisons aussi? ...mais ce n'est pas le sujet de ce texte) Ainsi devait-il casser la chaîne commerciale du temple, casser la superbe des pharisiens, ironiser avec les théologiens et autres candidats lapidateurs... Même un figuier a fait les frais de son humeur mais là, j'avoue ne pas vraiment comprendre.

Le Christ subit donc sa passion en conformité avec sa logique de la joue gauche. Il ne jouera pas au thaumaturge. Il n'entrera pas dans d'inutiles argumentations avec ses détracteurs sachant très bien que dans le contexte qu'il a suscité malgré lui, dans cette chaîne mimétique qu'il a enclenchée, toute réplique ne ferait que mettre de l'huile sur le feu (cf. gifle durant l'instruction). Le christ payera donc la rançon… bien malgré lui.

Heureusement, Il a gagné, l'unanimité du peuple ne s'est pas faite autour de son meurtre… Le message de la Rédemption passera, qui est la Bonne Nouvelle par excellence : Le prix de notre justification a changé !

Les Evangiles ont donc pu être écrit qui dénoncent l'innocence de la victime et la pertinence de son message… La fin annoncée des échanges victimaires… La fin annoncée des sacrifices expiatoires (ce qui ne veut pas dire que les autres formes de sacrifices perdent leur sens bien sûr, ce que les Corinthiens semblaient n'avoir pas bien compris…).

 

Chiangmai, décembre 2007

 

 

 

Retour au menu "religion"

Retour à l'accueil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tache de sang ponctionnée sur

www.petite-mort.com

----------------------------------

Aimable insecte issu d'un génial fichier vectoriel de la collection CorelDraw (suite de programmes graphiques pour vecteurs et bitmaps)

----------------------------------

Webmaster: paul yves wery - contact@

STYLITE.net - AIDS-HOSPICE.com - PrevAIDS.org