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L'Ordre Symbolique et le langage
La pensée bouddhiste, la pensée chrétienne et la science découpent mentalement le cosmos en «morceaux», réels ou imaginaires, auxquels ils associent des noms. Même si les traducteurs me laissent parfois penser le contraire, les «morceaux» bouddhistes n'ont pas nécessairement leur parfait équivalent dans le découpage chrétien (ou scientifique, ou musulman, ou...). Il n'est pas nécessaire d'être un érudit pour le comprendre. Ce découpage premier du cosmos par la conscience, je ne peux pas le confondre avec une activité linguistique. Ce découpage est une question de perception avant d'être une question de mots. Il est corrélé à l'acuité des sens, à la maturité du corps, aux stimulations environnementales... Ce découpage est aussi corrélé à l'espèce: personne ne pourra nier que pour une plante grimpante par exemple, il faut aussi une conscience rudimentaire de parties distinctes dans le tout pour organiser son humble vie entre rocailles, terre, lumière, autres plantes, ressources en eau... C'est par cette conscience rudimentaire qu'elle va pouvoir organiser sa croissance dans une direction plutôt qu'une autre, "choisir" ses points d'accrochage, chercher l'eau où elle est, fleurir à un moment plutôt qu'à un autre, se protéger sous les ombres disponibles des ardeurs du soleil, etc. Ce découpage du tout en parties par la conscience ne nécessite pas l'usage d'un langage. La plante grimpante peut probablement se passer de communiquer avec ses semblables pour pouvoir s'organiser.
Il serait bien étrange que les innombrables «morceaux» du cosmos des Chinois bouddhistes du premier siècle furent identiques aux innombrables «morceaux» du cosmos des juifs de la même époque... Il serait encore plus étrange que ces «morceaux» du cosmos soient identiques aux entités élémentaires qu'utilisent les scientifiques (qui souvent utilisent des instruments pour discerner des parties dans le tout).
* Lorsque le cosmos est divisé en morceaux, ainsi que pour un grand vase brisé, les morceaux qui naissent de la brisure ne sont pas indifférents les uns par rapports aux autres; comme dans un puzzle, certains morceaux entretiennent des relations privilégiées avec d'autres à cause de frontières communes, à cause de ressemblances ou de dissemblances... Le cosmos impose son autorité par le fait que chacune de ses parties existe d'une manière précise pour et par les autres parties. C'est la raison pour laquelle je préférerai dorénavant parler de «symboles» plutôt que de «morceaux» ou de «parties» (cf. usage grec du mot symbole). Le découpage, aussi arbitraire puisse-t-il être, impose toujours aux «symboles» découpés des règles de cohabitation, des contraintes, qui sont inhérentes aux frontières crées.
La force du cosmos qui acceptait d'être démembré par les consciences, c'est de refuser ensuite que ces symboles se réassemblent n'importe comment. Il en va des morceaux du cosmos comme des morceaux du vase brisé. Je peux donc parler d'un ordre: un «ordre symbolique». L'ordre symbolique des Bouddhistes généré par un certain découpage du cosmos est évidemment très différent de l'ordre symbolique généré par le découpage chrétien du cosmos. Il est aussi très différent de l'ordre généré par les travaux des scientifiques. Je dois m'attendre à ce qu'un observateur chrétien ou scientifique soit perplexe devant la manière bouddhiste d'assembler les symboles s'il ne prend pas d'abord un recul critique par rapport à son propre découpage symbolique du cosmos... Pour parer à ce genre de difficulté il faut mettre le langage sur la scène. Le langage, pour faire simple, essaye d'établir une convention entre interlocuteurs pour associer un mot (ou une composition de mots) à un symbole (ou un ensemble de symboles) 'supposé identique' dans le chef de chacun des interlocuteurs. Avec le langage, dans la conscience, un tout nouvel ordre vient chapeauter l'ordre symbolique. Il est structuré par des conventions arbitraires (les dictionnaires sont là pour nous le rappeler), des contraintes physiques (neurologie, phonétique...), l'usage intensif de la mémoire, une certaine plasticité sémantique, etc.Les relations entre mots et symboles sont plus fluides que les relations entre symboles et symboles parce que, in fine, les mots sont toujours au moins partiellement conventionnels (volontaires donc) et parce que les interlocuteurs peuvent supporter de discrètes imprécisions ou mutations sémantiques sans que cela ne pose de graves dommages. À ces éventuelles dérives du langage, les hommes s'adaptent pour continuer à se comprendre. Les symboles eux répondent à des règles plus rigoureuses et jamais conventionnelles.
* Pour l'espèce humaine, il y a ici une propriété du langage importante à faire valoir: si la division du cosmos en symboles est avant tout le fruit d'interactions avec nos sens et notre environnement, elle est aussi, sinon dirigée, au moins influencée par certains usages du langage (entre autre par le "Dialogue" dans le sens le plus exigeant du mot). C'est de là que vient toute l'importance de notre scolarisation. Il y a là quelque chose qui met l'espèce humaine un peu à part. S'il est évident que les bêtes et les plantes possèdent une conscience (plus ou moins rudimentaire) qui leur permet de distinguer des parties dans le tout, il reste néanmoins possible de douter, au moins chez les plantes, de leurs aptitudes à utiliser un langage sophistiqué et encore plus de voir leur ordre symbolique se modifier par l'usage d'un langage. La distinction entre l'ordre symbolique et l'ordre linguistique est aussi la limitation du pouvoir d'un dialogue (amoureux, interreligieux, interculturel, éthique...). In fine, le découpage symbolique reste contingent, quelles que soient les bonnes volontés des dialoguants. Le dialogue, par sa nature langagière peut favoriser mais pas imposer un redécoupage symbolique. Mais si ce redécoupage a lieu, c'est dans le sens d'un raffinement des symboles déjà mis en jeu par les parties en présence. Chaque symbole peut en effet se casser en plusieurs symboles plus élémentaires (Cf. le symboles qui sous-tend au mot microbe qui se divise en virus, bactéries, mycoses, parasites...). Plus les symboles sont "atomisés"; plus il y a des chances que chaque interlocuteur puisse reconstruire mentalement les symboles de l'autre et donc comprendre son ordre symbolique. Ceci permet sinon d'éviter les conflits, au moins d'éviter les malentendus! * Il reste encore une autre précision importante à faire valoir: par l'usage d'instruments sophistiqués qui sont comme des excroissances de ses organes sensoriels, la conscience du scientifique se laisse noyer par des flux de nouveaux symboles dont il cherchera à démystifier l'ordre. Du coup, au premier regard, les symboles produits par la science semblent parfois "contre-nature" et n'ont plus grand-chose à voir avec ceux de la religion, de la politique, de la morale...
* Donnons un exemple qui montre à la fois les difficultés et les avantages qui peuvent apparaître au cours d'un dialogue (langage!) mettant en relation des ordres symboliques différents: supposons qu'un neurologue, un Chrétiens et un Bouddhistes se mettent autour d'une table pour parler de la compassion... Un conglomérat de symboles élémentaires que les neurologues ont appelé le «neurone miroir» est devenu ces dernières années important pour pouvoir approcher scientifiquement la compassion. Le «neurone miroir» ne signifie spontanément rien ni pour le Chrétien ni pour le Bouddhiste parce que l'ensemble de symboles qu'il désigne n'a pu se découper comme partie du cosmos dans les consciences des neurologues que par une chaîne d'activités expérimentales rigoureusement prédéfinies qui n'intéressent que les neurologues (réactions spécifiques à tels colorants, critères anatomiques au microscope électronique, critères fonctionnels observables en résonance magnétique dans des conditions expérimentales bien circonscrites, etc.). Si j'analyse la compassion à partir des mots (et des symboles) de la sphère du neurologue ('neurones miroir' ...mais aussi 'neurotransmetteurs', 'système limbique', etc.) il est flagrant -au début de l'étude en tout cas- que quelque chose va m'échapper de cette importance éthique qu'accordent le Chrétien et le Bouddhiste à la compassion. Par contre, sans le neurologue, ni le Chrétien ni le Bouddhiste n'arriveront à expliquer comment il se fait que la compassion surgit chez tel homme alors qu'elle ne naît pas chez tel autre qui pourtant observe la même chose que le premier. Supposant même le surgissement de la compassion relativement bien démystifiée par les trois protagonistes, il reste que aucun d'entre eux n'arrivera à expliquer par les resources symboliques de sa propre sphère pourquoi l'implication éthique de la compassion n'est pas la même chez le Chrétien et chez le Bouddhiste. (La signification éthique de la compassion peut en effet être différente d'une religion à l'autre ...encore faudrait-il d'abord que les interlocuteurs parlent assez entre eux pour se rendre compte que cette différence existe!) Le Chrétien qui au départ confondait vaguement charité et compassion, va être invité par ce dialogue avec le neurologue et le Bouddhiste à découper dans la "compassion" au moins trois groupes symboliques devenus clairement différents:
Après ce remaniement de son ordre symbolique, il devra aussi redéfinir ses conventions langagières du départ sans quoi il sera impossible d'éviter les malentendus...
Le plus important dans cette affaire, c'est de remarquer que son orientation de chrétien n'a pas nécessairement changé tout au long de ces maturations. Mais il est maintenant plus conscient de ce que signifie sa christianité dans le cosmos... On est donc bien en présence d'un raffinement de sa conscience de Chrétien par un dialogue (ici avec la neurologie et le Bouddhisme).
Dans mon Dialogue avec d'autres religions, j'aurai peut-être envie de négliger l'ordre symbolique des scientifiques parce qu'il est compliqué à saisir (voire impossible à saisir si je n'ai pas une intelligence adéquate!). Mais si je le néglige trop, beaucoup de malentendus risquent de perdurer. L'air de rien, dans cette simple réflexion sur la compassion, c'est tout de même l'ordre symbolique du neurologue qui rend possible un langage commun entre les Bouddhistes et les Chrétiens. Il l'a fait en divisant ce qu'autrefois le Chrétien mettait derrière le mot "compassion" non pas en une, ou en deux, mais en trois entités symboliques distinctes (une activité neuronale commune qui est aiguillée vers une des deux zones déjà bien distinctes de la sphère éthique, à savoir: la charité et la générosité). (Voir l'étude plus pointue de la compassion sur ce site). Pour le Dialogue interreligieux, je crains que la science en général ne puisse jamais être négligée! C'est elle et elle seule qui, par sa rigueur méthodologique, manipule l'objectivité. C'est donc elle qui permet de penser à des invariants utiles à l'élaboration d'un langage commun. C'est elle et elle seule qui permet aussi de penser parfois à des «algorithmes» de passage d'un ordre symbolique religieux à un autre sans devoir sacrifier aux convictions ni des uns ni des autres...
Chiangmai, mars 2009 Version 2.01, décembre 2010 Version 2.03, août 2011
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