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Egologie

 

- première partie -

"...'Je' est un autre... " (A. RImbaud)

 

 

Le mystère en moi (1). L'image que j'ai de moi (2). L'image de ce que je voudrais être (3). L'image que les autres ont de moi (4)… Voilà les quatre composantes de l'identité avec lesquelles je propose de travailler ici, quatre variables du « je ». Aucune de ces quatre parties n'est totalement en « mon » pouvoir… Chacune a ses propres désirs et ses propres frustrations et mon « je » est le fruit de cette quadrilectique. Dans ce grand concert de revendications, de concessions, de sensations, de plaisirs, de découvertes, de changements, (…), de puissantes forces d'inertie viennent mettre leur grain de sel : mon corps matériel qui s'analyserait bien plus subtilement par une autre division arbitraire de la personne.

Note : Je ne suis pas certains qu'en divisant la personne ainsi je ne laisse pas de coté quelques dimensions irréductibles à l'une ou plusieurs de ces quatre catégories, mais cela n'est pas très important pour le propos. Cette ‘certitude' serait d'ailleurs par définition impossible, même en considérant des variables dites ‘mystérieuse' dans chacune de ces quatre catégories.

***

-1- L'image que j'ai de moi

L'image que j'ai du moi, je ne l'ai pas choisie, je l'ai découverte. Ma seule liberté c'est de la « voir » mieux et de la verbaliser mieux ; un travail conjoint de mon honnêteté intellectuelle et de ma faculté de discernement. C'est l'enjeu de la méditation. La matière à travailler ? Essentiellement ma mémoire, mes sensations actuelles, la structure de mon savoir et mes désirs (désir doit être compris ici dans le sens le moins accidentel du mot – faire la différence entre le désir structurel et le symptôme des frustrations plus ou moins accidentelles est une partie du travail).

L'image que je dévoile n'est pas « je » mais l'idée toujours la plus certaine que j'en ai…même si cette certitude peut être erronée.

 

-2- Le « noyau dur »

Il y a encore et surtout dans le « je » un « noyau dur », différent de mon savoir et du vouloir qui naîtrait de ce savoir. Ce noyau est, peut-être, hors de ma maîtrise. Il est quelque chose qui se révèle par les formes essentielles non de mon désir mais de mon plaisir (mais là aussi des symptômes plus ou moins accidentels peuvent faire naître des formes de plaisirs moins révélateurs de mon noyau qui sont faciles à reconnaître par leurs natures conjoncturelles – le plaisir spirituel n'est pas le plaisir religieux par exemple, ni le plaisir de savoir celui de maîtriser l'informatique. Le goût du risque n'est pas le goût d'un risque, celui du beau, du conformisme… Dans le champ du sexuel c'est peut-être un peu plus complexe mais, etc.

L'effort nécessaire au discernement de ce « noyau dur » m'indique au moins que sa matière est partiellement sinon indicible, au moins encore non dite. Dans le système de mots que j'utilise pour cerner le symbole « je », il y a un « trou » et je n'oserais pas affirmer que le logos sera en mesure de le combler – de fait, je suis même convaincu du contraire. De toute façon, «  inconnaissable  » ou «  encore inconnu  », en pratique, cela revient au même pour mon travail critique. Il y a un mystère en moi : on peut mieux se connaître mais jamais le connaître entièrement. Le « je » ne sera jamais identique à l'idée que j'en ai parce que rien, absolument rien, ne me laisse croire que le « noyau dur » est totalement connaissable… (ce qui d'ailleurs, en logique, serait une ambition absurde !)

Mais mon « noyau dur » semble par contre être univoque ; le problème me semble bien plus de trouver le mot juste (en supposant qu'il existe) que l'inconsistance de ma réalité. Je ne veux pas dire ici que ce noyau est fait d'une ‘substance' immuable bien-sûr, il est peut-être (et même probablement !) en mouvement, voire purement et simplement ma durée ! Mais ce mouvement resterait identifiable, marqué par une durée propre, une « imprédictibilité spécifique », une « créativité » personnelle…

 

-3- L'image de ce que je désire être.

En observant les hommes, il m'apparaît que pour certains, quoique doués d'une bonne intelligence et d'un langage fonctionnel, le problème de l'identification même partielle du « je » peut être épouvantable, comme s'il y avait des choix à faire durant ce travail de verbalisation à soi-même. Je ne souffre pour ma part pas trop de cela et me demande souvent, avec quelques raisons, s'il n'y a pas dans cette difficulté particulière qu'ils éprouvent le symptôme d'une peur précise : celle de percevoir une différence entre le « noyau dur » et ce que « je » désire être. Cette peur, je l'ai aussi connue bien-sûr, surtout durant mon adolescence. Mais, pour ma part, elle a pu se dominer relativement facilement parce que, entre autres arguments, l'honnêteté intellectuelle en cette matière se situe dans un champ strictement privé. Après l'adolescence, force est de constater par ailleurs que je n'ai plus vraiment craint de découvrir dans mon « noyau dur » quelque chose qui me soit intellectuellement à la foi fondamental et inacceptable. Confiance en l'effet de la grâce ? Naïveté ? Présomption ? Peut-être. Quoique conscient d'être capable de terribles méchancetés par exemple, je me sens foncièrement gentil. Ce que je découvre en moi de cruauté, d'égoïsme ou d'orgueil est toujours plus accidentel qu'essentiel ; pour que j'y succombe, il faut d'abord la colère, la lassitude, l'impatience, la frustration, la peur, l'erreur de jugement de mes semblables …en un mot : la souffrance. Sur ces variables, « je » crois encore avoir, malgré tout, un peu de prise et « je » peux donc encore rêver de meilleurs jours… Il y a du pain sur la planche et cela aussi est important pour survivre !

 

-4- L'image que les autres ont de moi.

En analysant ci-dessus cette peur d'une différence entre mon « noyau dur » et ce que je désire être, j'ai assumé insidieusement l'existence en « je » d'une autre variable : l'idée que les autres ont de moi. Je ne peux pas vraiment en faire l'économie si je veux vivre. Le « je » est plongé dans ce qui n'est pas « je » et qui interagit avec : L'altérité !

Il est manifestement question ici d'une variable dont la perception et la gestion dépendent de mon niveau de maturité mentale. Tout comme une femme peut être successivement impubère, pubère, ménopausée ou morte, il y a au moins quatre niveaux de maturité irréductibles l'un à l'autre pour percevoir l'altérité (‘irréductible' ne veut pas dire ‘irréversible' ; la démence, la dépression ou la fatigue par exemple peuvent induire des marches arrière dans la perception de l'altérité, tout comme la technologie médicale peut retarder ou accélérer voire inverser des états de maturité génitale du corps de la femme).

Le premier niveau de maturité mentale veut que l'autre soit vécu comme une prolongation du « je ». Pas de différence catégorielle entre le « je » et l'altérité… (les psychologues parlent d'une relation ‘fusionnelle' à l'altérité comme celle du bébé à sa maman, ou comme entre le psychopathe et le monde : Le psychopathe croit être tout à la fois propriétaire et gestionnaire du monde, comme de ses cheveux ou de son intestin). L'absence de cette catégorie mentale doit se comprendre comme par exemple l'absence de cet outil qui permet la distinction entre le volume et la surface ; C'est bien après sa naissance que l'enfant devient capable de distinguer la nature du cube de celle des polygones – cf. Piaget – et devient alors capable d'utiliser des jouets qui nécessitent la perception des volumes tels que ces cubes qu'il faut emboîter dans des socles).

Le deuxième niveau de maturité mentale permet de reconnaître clairement une limite au « je » mais il confond encore l'altérité avec l'idée qu'il en a. C'est par exemple l'enfant dans sa phase dite anale, qui teste et pousse la frontière du « non-moi » pour mieux la conscientiser et élaborer ensuite des compromis de cohabitation qui le servent mieux… Ou c'est le moraliste pédant, qui ne peut percevoir la morale qu'à travers des conformités légales parce qu'il ne perçoit pas l'ampleur des variables non contractuelles dans son « contrat social »… et ne perçoit donc dans la conscience morale de l'autre qu'un code légal plus ou moins bien intériorisé.

Le troisième niveau de maturité fait surgir l'irréductibilité du mystère de l'autre et donc son imprévisibilité essentielle par delà cette prévisibilité superficielle qu'il m'accorde par affection, par habitude ou par contrat. A partir d'ici le « je » doit gérer non plus une certitude plus ou moins exacte mais une incertitude certaine.

Cette possibilité qu'à l'autre de se dévoiler, de naître ‘contre' moi (et non plus ‘en' moi) est anxiogène et peut conduire à vouloir le détruire ou à vouloir me cacher pour ne pas être détruit, ou à ce qu'il se cache par peur d'être détruit.

Il devient évident alors qu'aucun écrin légal par exemple ne peut garantir qu'il mettra en lumière les plus belles facette des pierres précieuses du joyau social puisqu'on n'a jamais pu voir ne serait-ce qu'une seule pierre sous tous ses angles. Ce qui était jugé comme une impureté pourrait devenir le cœur du cœur d'un joyau bien plus sublime… Les prisons réelles ou symboliques qui, je le croyais jusqu'ici, enfermaient des coupables commencent à enfermer des innocents, et il n'est plus question ici d'erreurs judiciaires ! Avec l'émergence de la réalité de l'inconnu non seulement en moi mais aussi dans l'autre, des écailles me tombent des yeux et c'est maintenant tout le réel connaissable qui devient beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus complexe que je ne l'avais cru.

Je sais désormais que par le point de vue d'un autre, le sens de toute mon histoire peut se retourner comme une crêpe …tout comme la philosophie a du se retourner par la découverte de l'a priori ou l'instruction judiciaire a du se transformer lorsqu'il fut compris que la torture peut conduire au mensonge.

Contre les rigueurs des griffes de l'écrin légal, pour venir à bout des questions de bien et de mal devant ce flux d'imprévus et d'imprévisible, j'ai du admettre la primauté de ma conscience. C'est elle qui, selon sa logique propre, dira si la morale autorise (voire exige !) un acte contraire aux conventions du contrat (qu'il soit éthique, civil, religieux n'importe pas ici).

A cette altitude, vivre devient moins confortable. Obéir à sa conscience, c'est s'engager, prendre des risques …être tout seul contre le monde parfois. L'inertie en moi m'incline plutôt à nier les diversités, à vouloir simplifier le monde. Je suis tenté de construire toutes sortes de prisons pour y enfermer les autres ou pour m'y cacher moi-même (le regard pathétique du « constipé »…).

Le quatrième niveau de la maturité, c'est celui du regard critique qui interdit le relativisme par une mise en abîme de la conscience morale, de la méditation, de la contemplation, de la lucidité…  Je cherche, comme ceux qui me lisent et d'autres, le regard pointé vers la créativité du sage. Nous serrons toujours d'un peu plus près nos spécificités qui réclament la complexification des règles de cohabitation plutôt que la prison. Pour le chrétien, aucune ambiguïté sur ce point : ce dernier travail, la complexification du monde, est le but final sur la terre, un devoir ; le Corps Mystique, le point Omega, en dépendent.

 

Bruxelles. Janvier et février 2007

Chiangmay Janvier 2008

 

 

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