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Egologie
- deuxième partie -
La plasticité du "je"
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Je voudrais aimer plus, aimer mieux, être aimé plus, être aimé mieux…
Je constate que je n'y arrive pas : l'impatience, une pulsion sexuelle encombrante, un souvenir qui m'obsède, la timidité, etc.
Quelle est la marge de manœuvre du « je » lorsqu'il découvre dans son ‘noyau dur' quelque chose qui ne lui plait pas ou qui ne plait pas au monde ?
Le « je » peut-il vraiment se changer parce qu'il le désire ?
Pour tenter de le savoir, le plus sain serait peut-être de partir de l'expérience commune plutôt que d'une quelconque théorie de la liberté ou de l'illusion. Or tout le monde ressent qu'il n'est ni totalement libre d'être ce qu'il désire être, ni totalement incapable d'agir sur son identité.
D'énormes forces d'inertie font que je n'ai pas qu'à décider pour me transformer… Bien-sûr le « je » peut toujours gagner une impression de liberté totale en aimant son destin et certaines spiritualités y poussent qui veulent faire du destin le désir… Ce n'est évidemment pas de cette liberté-là dont je parle ici.
Le « je » n'est pas un wagon décroché sur des rails en pente. Le « je » est sur ces rails en pente une lourde locomotive qui pour aller de l'enfance au tombeau peut seulement choisir de rouler plus ou moins vite, de nuit plutôt que de jour, en tirant plus ou moins d'avoir, plus ou moins de cosmétiques, plus ou moins de désirs… Les freins s'usent et il n'y a au tender qu'une quantité limitée de charbon… Le voilà son lot !
Pour réfléchir, j'accepte pour le moment cette première évidence certes discutable mais encore trop puissantes que pour pouvoir s'effacer derrière une théorie de la liberté ou un déterminisme obtus.
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J'ai arbitrairement choisi, pour avancer dans mon enquête, de diviser le « je » en quatre parties. Voyons donc ce que chacune de ces parties oppose comme inertie et dispose de plasticité pour servir ma bonne volonté.
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Je peux me lever tous les jours à l'heure des moines et méditer au cœur de la nuit. C'est indéniable. J'ai la possibilité d'améliorer la connaissance que j'ai du « je », même en prison, surtout en prison... Je peux aussi étudier pour mieux me verbaliser : la philosophie, la psychologie, les spiritualités… lire des poèmes et de la mathématique.
Qui osera prétendre que tout cela lui est impossible ? Pas celui qui lit ce texte-ci en tout cas.
Le « je » se laisse progressivement déshabiller par mon travail critique. Je peux toujours, si je le veux, en savoir plus, étoffer, nuancer… Il suffit de m'asseoir dans le silence et le noir… Et de me battre contre ma peur, ma malhonnêteté intellectuelle, ma limite intellectuelle.
L'étude n'est pas toujours plaisante.
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La plasticité du ‘noyau dur'
Le « je » subit la règle de son ‘noyau dur' … Une passivité qui gêne lorsqu'elle entre en contradiction avec les désirs de ses autres constituants. « Je » voudrais être malin, « je » voudrais n'être pas timide, « je » voudrais, « je » voudrais, « je » voudrais… mais le ‘noyau dur' n'en fait qu'à sa tête !
Il serait sot celui qui penserait tout savoir de cette inertie intérieure qui bride sa liberté. Il serait sot celui qui confondrait cette inertie intérieure avec l'image que son intelligence lui en donne. La pudeur du ‘noyau dur' est énorme. Le commun des mortels sait qu'il y a dans ce ‘noyau' un mystère qui toujours l'habite… Imperfection radicale du savoir !
Le commun des mortels sait aussi que son ‘noyau dur' lui impose des caractéristiques à la manière d'un maître vis-à-vis de son esclave. Le « je » peux probablement essayer de négocier quelques compromis mais la décision finale du ‘noyau dur' est, en droit, radicalement imprévisible.
Le ‘noyau dur' a beau être un constituant très important de mon « je », il n'en est pourtant qu'un organe dont il subit la règle comme celle de son estomac ou de son cœur…
Il peut paraître vain de vouloir déformer le ‘noyau dur' au point de le rendre totalement compatible avec ‘l'image de ce que le « je » voudrais être' (ou de ce que le monde voudrait qu'il soit). Mais il serait tout aussi vain de vouloir démontrer son immuabilité. Je vois bien qu'il évolue. Je sens bien qu'il n'est pas question ici que de l'illusion produite par l'efficacité croissante de la technique de méditation utilisée. Je sens en mon ‘noyau dur' un mouvement propre, comme celui de mon cœur. Ce qui dans le « je » est le plus profond, le plus permanent, a sa propre plasticité.
La matérialité de ma chair (qui participe de ce ‘noyau dur' ) a sa part de responsabilité dans ce mouvement sourd. Je sens bien, par exemple, qu'à cause de ma chair, une partie de mon ‘noyau' est sinon totalement déterminé au moins largement prédisposé à se mouvoir dans une certaine direction plutôt que d'autres (– les rails, toujours ces rails ! –) : c'est l'effet de mon âge, de mon sexe, de ma race…
Il me semble qu'il n'y a pas que l'ordre de ma chair dans ce mouvement intérieur. Ne pourrais-je pas évoquer aussi une influence de mon savoir ? Une influence de ma manière de gérer mes désirs ? Une influence de mes acquis spirituels ?
Pour le dire autrement et d'une manière plus personnalisée, mon ‘noyau dur' qui résiste à ce que mon « je » voudrais devenir ne lui opposerait certainement pas le même type de résistance si j'avais dû toute sa vie me battre pour manger, vivre dans le désert, parler dès l'enfance une langue tonale, être fils unique, être élevé dans l'Islam ou n'avoir jamais appris à lire…
Oui, je pense que le ‘noyau dur' subit des pressions mutagènes non seulement de la chair mais aussi du savoir, de la pratique ascétique, de la pratique spirituelle et de l'environnement. Les réactions du ‘noyau' à ces pressions mutagènes externes sont toujours in fine imprévisible en droit, tout comme la digestion, ou l'odeur naturelle que l'on dégage, ou l'humeur maussade. Le « je » ne commande pas plus son ‘noyau dur' que son foie ou son estomac qui en font partie… Mais tout comme le « je » peux maltraiter, ignorer ou vaguement soigner son foie et son estomac, il a probablement aussi la possibilité de vaguement influencer le mouvement de ce qu'il y a de plus intime en lui.
Ce mélange subtil d'action et de passion est au cœur de ce que j'ai envie d'appeler l'âme. Cette matière, d'une subtilité abyssale, va droit au cœur de la prise de sens de mots aussi importants que « effort », « mérite », « bonté », « désir », « intelligence »…
J'en arrive alors à la question principale : dans quelle mesure la modification du ‘noyau dur' risque-t-elle non de faire évoluer le « je » mais de le tuer tout simplement, de le remplacer par un autre. C'est ici que commence le champ de l'éthique avec, avant toutes les autres questions fondatrices, celle du suicide (symbolique ou non). Toutes les autres variables classiquement utilisées en morales comme la liberté, la bonté ou le mérite ne peuvent se penser qu'après avoir bien positionné le suicide et sa légitimité.
Quid de la lobotomie qui me rendrait plus sociable ? Et l'alcool qui neutralise ma timidité ? Et l'héroïne ? Et les amphétamines ? (éthiquement, les drogues ne s'équivalent pas !) Et l'abnégation ? Et la masturbation ? Et ma vie virtuelle sur le web ? Etc.
Un acte chirurgical, un neuroleptique, une macération ou un avatar ne méprise pas nécessairement le ‘noyau dur'. Il peut même l'exalter, le faire sortir des prisons. La fuite dans un univers virtuel par exemple peut laisser mon « je » poursuivre un désir fondamental sans gêner les autres. Pas nécessairement un suicide donc mais, etc.
Il n'est pas temps encore de faire de l'éthique. Je cherche d'abord à circonscrire la plasticité des composantes du « je »…
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Plasticité de ‘l'image que le monde a de moi'
Cette ‘image' est plurielle bien entendu et ce n'est que pour aller plus vite à l'essentiel que j'en parle au singulier.
‘L'image que le monde a du « je »' est le pendant extérieur de son ‘noyau dur' . S'il est manifeste que le « je » peut tenter de modifier cette ‘image' par des cosmétiques en tout genres, le monde reste, en droit, son seul véritable créateur. Le « je » subit les effets de cette ‘image' dont la signification peut s'imposer jusqu'à mettre en péril sa liberté voire son existence.
Pour modifier ‘l'image que le monde a fabriquée' , l'action du « je » ne suffit pas ; il faut aussi que le « non-moi » (les autres, la chance et la malchance, la foudre, la patrie, l'auditoire et son éducation, les journalistes…) lui en laisse la possibilité, ce qui est loin d'être toujours vrai. Le « je » peut essayer de négocier mais in fine , le monde n'en fait qu'à sa tête et pourrait aussi-bien décider de ne rien entendre de ce que le « je » essaye de lui dire. Les juifs, les enfants, les femmes et tous les impurs de la terre le savent qui sont prisonniers d'une certaine ‘image' dont ils ne se sentent pas nécessairement proches (ou, pire peut-être, qui ferait mieux de ne pas tant leur ressembler lorsque le monde refuse de se complexifier !)
Entre le « je » et cette image, il y a donc ici aussi une relation ambiguë entre passivité et activité.
C'est plus compliqué encore.
Un moment vient au cours de ma croissance mentale où, d'évidence, ‘l'image que le monde a du « je »' ne s'identifie plus nécessairement à ce que le « je » en sait. Non seulement je n'ai pas le contrôle de cette image mais en plus je ne la vois pas dans son intégralité ! Nouvelle source d'anxiété pour le « je » qui, lorsqu'il a atteint ce degré de lucidité, sait aussi à quel point cette ‘image' externe est pourtant bel et bien aussi une partie de son être, une partie aussi importante que sa propre intelligence ou son sexe. (Les frontières du « je » ont déjà quitté ce tracé simple qu'il se donnait dans l'enfance…)
En général, cette ‘image que le monde a du « je »' est plus malléable que celle du ‘noyau dur' . Si une orientation sexuelle par exemple – qui appartient certainement pour sa plus grande part au ‘noyau dur' – oppose une inertie énorme a toute volonté de mutation, il n'est pas trop compliqué de laisser le monde s'en construire une image tout à fait différente. L'inertie ne commence à se faire vraiment sentir que lorsqu'il s'agit de transformer une image qui a été associée au « je » par défaut comme on dit en informatique ou lorsqu'il faut transformer une image déjà largement publiée dans le monde (le problème du marginal et le problème du repris de justice…).
En fait, spontanément, le monde ne réfléchit pas nos « je » ; il ne le fera que s'il lui est utile de le faire… en l'absence de nécessité il crée des images « par défaut » – qui ressemblent aux normes sociales qu'il se donne. Le quidam laisse faire soit parce qu'il s'y reconnaît assez bien, soit parce qu'il y reconnaît ce qu'il désire être tout en sachant que cela ne correspond pas à son ‘noyau dur' . (Je reviens à l'exemple de l'orientation sexuelle qui est emblématique sur ce point… et combien de misères sociales, familiales, et personnelles sont encore à recenser à cause de ce mensonge-là !)
La plasticité de ‘l'image que le monde a de mon « je »' est donc relativement grande parce que le « je » peut facilement mentir (par action ou par omission). Entre le « je » et le monde il y a place pour un masque alors que c'est moins vrai entre le « je » et son ‘ noyau dur' (de moi à moi le « je » peut se laisser abuser par manque d'introspection mais il ne peut échapper au poids de ce que sa propre lucidité laisse apparaître ; la différence est de taille !) Ce masque –les psychologues le savent bien qui essayent au cours de leurs thérapies de le faire tomber – est au cœur d'une infinité de malaises, de douleurs, de malentendus…de maladies mentales et d'erreurs sociales.
Il n'est jamais certain que le monde se laissera illusionner par un masque et il n'est jamais sûr non plus que le monde ne créera pas de sa propre initiative un masque dont il aurait besoins pour assurer sa propre cohérence (typiquement une ‘image' de bouc-émissaire ou de bouc-émissaire-inversé – la crapule et le saint – dont le social a besoin pour fixer publiquement ses bornes).
Mais en général il n'y a pas trop de problème ; les gens ressemblent souvent aux normes en cours et le monde a rarement intérêt à feindre avec la réalité banale. Il préfère donc l'assumer sans penser plus. Tant pis pour le malheur de ceux qui sont moins bien normés… Tant pis pour ceux qui sont nés sous les normes d'une autre société… La complexification du social est une tâche exigeante et trop coûteuse que pour être organisée en routine. Les fers… Les ghettos… Les lobotomies chirurgicales ou symboliques… Oui, la plasticité de ‘l'image que le monde se fait du « je »' a incontestablement des limites au delà desquelles le monde ne veut pas aller pour ne pas être obligé de se complexifier plus encore !
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Plasticité de ‘ l'image de ce que le « je » voudrais être'
‘L 'image de ce que le « je » voudrais être' n'est pas l'ensemble des désirs connus de son ‘ noyau dur' mais le reflet de ce que le « je » veut faire de ce ‘noyau dur' et de ce que le « je » veux faire de ‘l'image que le monde a de lui' . Le « je » possède en droit le pouvoir aussi bien d'assumer que de mépriser ses désirs et ses caractéristiques. Il a la possibilité de créer une tension entre le « je » et les requêtes de chacun de ses constituants. Il a la possibilité de se donner un idéal.
Le « je » s'identifie autant par ces pulsions et caractéristiques plus ou moins conscientes qui l'habitent que par une certaine manière de réagir à toutes ces pulsions et ces caractéristiques …par une certaine manière d'en refuser a priori le diktat …par une certaine manière de les cacher ou de les révéler au monde.
Le « je » possède de droit la possibilité de juger et de hiérarchiser ses désirs et ses caractéristiques. Pour le faire, il peut bien-sur s'en référer au plus fort de ses désirs, mais il peut aussi obéir à ce que sa lucidité lui dicte. Il y a incontestablement une différence de catégorie mentale entre le désir et la lucidité ! Il faudrait manquer d'esprit critique et de spiritualité pour le nier.
In fine , certaines caractéristiques et certains désirs du « je » ne seront pas négligés parce que le « je » les localise – à tord peut-être – aux racines de son identité. D'autres seront combattus qui ennuient ou fatiguent. D'autres seront cultivés parce qu'ils distraient des angoisses existentielles. D'autres encore qui le blessent… Etc.
L'idéal que le « je » se forge n'est pas toujours compatible avec le bonheur ou la paix intérieure, ou le monde... L'épreuve du réel se révèle impitoyable. Le « je » devra peut-être essayer de remodeler son idéal pour survivre… Mais changer cet idéal s'oppose aussi à une certaine inertie (tout comme changer le ‘noyau dur' ou une ‘ image que le monde fabrique' ).
Cette inertie est intimement liée à histoire personnelle des plaisirs et des frustrations. Le souvenir de plaisirs ainsi que les cicatrices de frustrations trop longues peuvent empoisonner le « je » jusque dans la formulation de son idéal. (C'est le grand danger de l'héroïne par exemple qui offre des plaisirs tels que la vie entière peut en rester blessée. L'obsession sexuelle est de même nature ; qu'elle soit née d'un plaisir énorme ou d'une frustration extrême, elle peut harceler même le vieillard dont le corps ne demanderait pourtant plus rien.)
Lorsque le « je » voudrais contrarier cette pression lancinante de son histoire passée, c'est une guerre qui commence . Pas facile de ne plus désirer un désir (surtout s'il s'agit d'effacer un désir issu d'une frustration trop longue qui peut aussi bien se tourner en haine).
Il y a une autre inertie très importante à prendre en compte lorsque le « je » veux changer son idéal : l'instinct mimétique. Cet instinct n'est pas indomptable mais il est très sournois et infiltre des zones inconscientes de la vie mentale. Si le « je » tend à vouloir être autre chose que ce que spontanément le ‘noyau dur' lui propose, c'est souvent parce qu'une pulsion le pousse à se conformer à un rêve né du monde, hors de toute logique spirituelle ou rationnelle. Véritable traître que cet instinct conformiste par lequel le « je » marche au suicide souvent avec le front haut.
‘L'image de ce que le « je » voudrait être' lui donne une direction pour travailler ses propres constituants. Cela peut se traduire par des attitudes très différentes qui font la différence entre le héros, le lâche, le « no life », l'activiste, le pragmatique, le schizophrène, l'ermite…
– Lutter contre les pulsions marginales du ‘noyau dur' et tenter, tant que faire se peut, une conformation à la norme du monde – Lutter pour l'émancipation de toutes les pulsions du ‘noyau dur' malgré le monde, quitte à entrer dans des univers virtuels pour respecter ou fuir les sombres nuages d'altérité qui me menaceraient sinon – Lutter au côté des pulsions du ‘noyau dur' quitte à forcer le monde à se complexifier – Assumer toutes les pulsions du ‘noyau dur' mais vivre caché, dans la nuit des sphères « alternatives », des ghettos, des espoirs fous – Ne pas lutter, accepter tout, subir tout – Lutter pour obtenir l'abnégation du « je » dans le conformisme d'une secte, de la publicité, d'un ordre religieux – (…) –
Ce ne sont pas les choix possibles qui manquent. Le « je » pour élaborer son idéal surfe entre lucidité, inertie, pulsions… et la réalité du monde !
Ce n'est qu'à partir d'ici que peut vraiment naître le bien… et le mal.
Bruxelles. Janvier et février 2007
Chiangmay Janvier 2008
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