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Etudes de textes Sacrés

 

Saint Judas l'Iscariote

 

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-I- Le problème Historique

**Des questions sans réponses**

En quoi consiste exactement l'intervention (la ‘trahison') de Judas ? Pourquoi l'a-t-on payé si cher ? Un baiser pour reconnaître celui que toute la ville aurait pu reconnaître ? Pourquoi l'élite juive n'a-t-elle pas travaillé sans Judas ?

Pour liquider un prédicateur gênant, les Juifs ne s'encombraient pas trop de protocoles en Palestine à l'époque de Jésus. Il suffit de voir comment a été traité Etienne ; dans cette affaire-là, ni tribunal, ni procurateur romain…

« …Ils crièrent alors d'une voix forte, en se bouchant les oreilles, et ils se précipitèrent tous ensemble sur lui, le chassèrent hors de la ville et le lapidèrent. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme appelé Saul. Ils lapidèrent Étienne, qui priait et disait: Seigneur Jésus reçois mon esprit! Puis, il se mit à genoux et s'écria d'une voix forte: Seigneur, ne les charge pas de ce péché! Et, après avoir dit cela, il s'endormit. Saul approuvait le meurtre d'Étienne. Il y eut, ce jour-là, une grande persécution contre l'Église qui était à Jérusalem; (et) tous, excepté les apôtres, se dispersèrent dans les contrées de la Judée et de la Samarie. » (Ac 7,57+8,1)

Pourquoi Jésus ne fut-il pas traité comme Etienne ?

« Quelque chose » fait la différence… et c'est dans ce « quelque chose » qu'il faut probablement chercher à comprendre le rôle particulier de Judas. L'intervention de Judas semblait répondre à une attente des autorités juives et elles s'en réjouirent !

« Judas Iscariot, l'un des douze, alla trouver les principaux sacrificateurs afin de leur livrer Jésus. Ils l'écoutèrent avec joie et promirent de lui donner de l'argent. Et Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. » (Mc14,10-11)

«  Ils furent dans la joie , et convinrent de lui donner de l'argent.» ( Lc22,5)

 

**La censure des évangélistes**

 

Les évangélistes semblent être peu disposés à tout nous dire. Cette réserve nous invite d'ailleurs à penser que plus nous réussirons à réhabiliter Judas, plus nous serons proches de la vérité historique. Judas n'est pas une simple crapule, aucun évangéliste ne l'ignore – sinon peut-être Jean pour des raisons que nous démystifierons facilement. Il aurait été une crapule que tous se seraient empressés de le signifier clairement !

Nous verrons à la fin de cette étude que cette autocensure des évangélistes peut aisément s'expliquer mais pour le moment contentons-nous de remarquer que ces évangélistes n'ont pas nécessairement tous eu le même regard sur Judas et que cela aussi explique une certaine confusion voire une confusion certaine à propos de Judas.

Lc et Mc sont des témoins de deuxième main. Ils n'étaient pas impliqués dans les événements qui ont précédé la mise à mort de Jésus (avec quand même une hésitation à propos de Mc qui était peut être le garçon mentionné en Mc14,51-52 48 « …Un jeune homme le suivait, vêtu seulement d'un drap. On se saisit de lui, mais il lâcha le drap et s'enfuit tout nu… » sans quoi nous ne comprendrions pas pourquoi Mc nous dit cette anecdote. Quoique n'appartenant pas à l'intimité des douze apôtres, Mc a donc peut-être connu Judas et Jésus, mais ce n'est pas le cas de Lc.

Et Jn ? Ses analyses sont partiellement disqualifiées pour une autre raison évidente que nous examinerons aussi : il était trop jeune à l'époque pour comprendre les tenants et les aboutissants dans cette affaire de ‘trahison'.

A priori, Mt semble donc le mieux placé pour en parler. Il est d'ailleurs le moins sévère ; en forçant à peine le trait on pourrait même considérer qu'il y éprouve de la compassion pour Judas.

 

 

-II- Les mobiles historiques de la passion

Il est important ici de bien distinguer les mobiles historiques (politique, disputes personnelles, conflits d'intérêts, économie, etc.) des mobiles théologiques (rédemption, sacrifice, Amour, prédestination, etc.).Dans ce travail nous ne prendrons PAS en considération les mobiles théologiques de la Passion. Il nous semble que nous devons nous passer de tout acte d'obédience à l'une ou l'autre théologie chrétienne pour crédibiliser l'essence même de l'Incarnation.

 

**L'état d'esprit de l'élite juive au moment de la ‘trahison'**

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Jésus est détesté par l'élite …et pas rien que pour des raisons idéologiques ! Il ne manifestait pas beaucoup de respect pour ces gens et il aimait les provoquer, pour ne pas dire les humilier devant le petit peuple.

Jésus avait attaqué aussi la petite économie du temple dont l'élite juive, certainement, tirait quelques profits.

Enfin, la popularité de Jésus agaçait certains pour des raisons politiques. Son succès pouvait paraître dangereux pour l'unité du peuple juif qui voulait se libérer du joug romain. C'est en tout cas un discours tenu par Caïphe après la résurrection de Lazare. Sur le plan strictement politique, Caïphe n'avait d'ailleurs peut-être pas tord. Jésus était équivoque en ce qui concerne les Romains. N'avait-il par exemple pas eu une réponse pour le moins ambiguë lorsque l'élite l'avait interrogé sur l'impôt ?

« Jésus se rendit dans le temple, et pendant qu'il enseignait, les principaux sacrificateurs et les anciens du peuple vinrent lui dire : Par quelle autorité fais–tu cela, et qui t'a donné cette autorité ? Jésus leur répondit : Je vous poserai moi aussi une seule question, et si vous m'y répondez je vous dirai par quelle autorité je fais cela. Le baptême de Jean, d'où venait–il ? Du ciel, ou des hommes ? Mais ils raisonnèrent entre eux : Si nous répondons : Du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n'avez–vous pas cru en lui ? Et si nous répondons : Des hommes, nous avons à craindre la foule, car tous tiennent Jean pour un prophète. Alors ils répondirent à Jésus : Nous ne savons pas. Et il leur dit à son tour : Moi non plus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais cela. » Mt23,21-27

« …Ils arrivèrent à Jérusalem, et Jésus entra dans le temple. Il se mit à chasser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de pigeons. Il ne laissait personne transporter un objet à travers le temple. Il les enseignait et disait : N'est–il pas écrit : Ma Maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations. Mais vous en avez fait une caverne de voleurs.  Les principaux sacrificateurs et les scribes l'entendirent et cherchèrent les moyens de le faire périr ; ils le craignaient, parce que toute la foule était frappée par sa doctrine. » Mc11,15-18

« … Après avoir dit cela, il cria d'une voix forte : Lazare, sors ! Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d'un linge. Jésus leur dit : Déliez–le, et laissez–le aller. Plusieurs des Juifs venus chez Marie, qui avaient vu ce qu'il avait fait, crurent en lui. Mais quelques–uns d'entre eux allèrent trouver les Pharisiens et leur dirent ce qu'avait fait Jésus. Alors les principaux sacrificateurs et les Pharisiens assemblèrent le sanhédrin et dirent : Qu'allons–nous faire ? Car cet homme fait beaucoup de miracles. Si nous le laissons faire, tous croiront en lui, et les Romains viendront (nous) enlever et notre Lieu (saint) et notre nation. L'un d'eux, Caïphe, qui était souverain sacrificateur cette année–là, leur dit : Vous n'y entendez rien ; vous ne vous rendez pas compte qu'il est avantageux pour vous qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation entière ne périsse pas. Or, il ne dit pas cela de lui–même mais, étant souverain sacrificateur cette année–là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation. » Jn11,43-51

« …Dis–nous donc ce que tu en penses : Est–il permis, ou non, de payer le tribut à César ? Mais Jésus qui connaissait leur malice répondit : Pourquoi me mettez–vous à l'épreuve, hypocrites ? Montrez–moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. Et ils lui présentèrent un denier. Il leur demanda : De qui sont cette effigie et cette inscription ? De César, lui répondirent–ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Étonnés de ce qu'ils entendaient, ils le quittèrent et s'en allèrent. » (Mt17-22).

NB Il peut être utile de rappeler ici que sur la fameuse pièce de monnaie, il était probablement écrit « DIVUS CAESAR » ce qui aurait déchargé Jésus d'une partie de l'ambiguïté politique de sa réponse… son but ayant alors été avant tout de séparer le religieux (DIVUS) du temporel (CAESAR). Ce faisant, il se serait explicitement détaché de toute ambition indépendantiste, mais sans ironie par rapport aux militants indépendantistes.

Le succès de jésus auprès des foules, sa popularité, réduisait les marges de manœuvre de l'élite juive. Elle craint que Jésus ne capte son autorité et simultanément elle craint une réaction du petit peuple en cas d'action violente contre Jésus. Pour Etienne, la foule jetait les pierres, pour Jésus, elle criait ‘hosanna'.

« …mais tout en cherchant à se saisir de lui, ils craignaient les foules, parce qu'elles le tenaient pour un prophète. » ( Mt21 ,45-46)

« Alors les chefs des prêtres décidèrent aussi de faire mourir Lazare. Car, à cause de lui, beaucoup se détournaient d'eux pour croire en Jésus. » (Jn12,10-11)

« La plupart des gens de la foule étendirent leurs vêtements sur le chemin ; d'autres coupèrent des branches aux arbres et les étendirent sur le chemin. Les foules précédaient et suivaient Jésus en criant : Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna dans les lieux très hauts ! » (Mt21,8-9)

Cette fascination qu'exerce Jésus sur les gens simples lui donne une autorité concurrentielle. Cette autorité est très bien décrite dans les Evangiles et en particulier en Jn 7,40-52 où elle conduit jusqu'à la désobéissance de la police du temple à leurs supérieurs hiérarchiques !

« Des gens de la foule, après avoir entendu ces paroles, disaient : Celui–ci est vraiment le prophète. D'autres disaient : Celui–ci est le Christ. Et d'autres disaient : Est–ce bien de la Galilée que doit venir le Christ ? L'Écriture ne dit–elle pas que c'est de la descendance de David et du village de Bethléhem, d'où était David, que le Christ doit venir ? Il y eut donc, à cause de lui, division parmi la foule. Quelques–uns d'entre eux voulaient l'arrêter, mais personne ne porta les mains sur lui. Les gardes retournèrent vers les principaux sacrificateurs et les Pharisiens qui leur dirent : Pourquoi ne l'avez–vous pas amené ? Les gardes répondirent : Jamais homme n'a parlé comme parle cet homme. Les Pharisiens leur répliquèrent : Est–ce que vous aussi vous avez été séduits ? Y a–t–il quelqu'un des chefs ou des Pharisiens qui ait cru en lui ? Mais cette foule qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits ! Nicodème, qui était venu précédemment vers Jésus et qui était l'un d'entre eux, leur dit : Notre loi juge–t–elle un homme avant qu'on l'ait entendu et qu'on sache ce qu'il a fait ? Ils lui répondirent : Serais–tu, toi aussi, de la Galilée ? Cherche bien, et tu verras que de la Galilée, il ne sort pas de prophète. » (Jn7,40-52)

Remarquons tout de même que la foule n'est pas unanime derrière Jésus. ( « … Il y eut donc, à cause de lui, division parmi la foule… » ) . L'épisode de Nicodème dans ce dernier extrait laisse aussi à entendre qu'il n'y a pas unanimité au sein de l'élite Juive à propos de Jésus. Nicodème ose exprimer sa réserve et quelques mots laissent entendre qu'il n'est pas le seul ( «  …quelques-uns…  », «  …les principaux…  » ). On pense bien-sûr à Joseph d'Arimathée qui admirait Jésus ‘ en secret '. Nicodème et Joseph furent probablement, plus tard, les rapporteurs des détails que l'on pourrait supposer n'appartenir pas au domaine public. Furent-ils les seuls ? Nicodème est rudement repris par ceux de la ligne dure, d'autres auraient bien pu préférer se taire, ne serait-ce que pour rester informés.

« Après cela, Joseph d'Arimathée, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs , demanda à Pilate la permission de prendre le corps de Jésus. » (Jn19,38)

En résumé :

La tendance dure de l'élite voudrait voir disparaître Jésus pour des raisons idéologiques, économiques, relationnelles et politiques. Mais ces ‘ultra' ne peuvent agir qu'avec prudence. Ils doivent prendre en considération la dissidence non seulement parmi les petites gens mais aussi au sein de l'élite elle-même. Pour « liquider » Jésus sans provoquer l'émeute, les plus résolus préfèreraient donc sans aucun doute ne pas avoir à se compromettre par des décisions et des responsabilités trop explicites. Pour liquider Jésus sans se salir aux yeux des modérés ou des pro-Jésus de l'élite cultivée, il fallait au moins observer un semblant de dignité légale et religieuse (ce qui revient peu ou prou au même à cette époque).

L'utilisation d'un tueur à gage n'aurait pu convenir. En cas de problème, il se serait aussitôt justifié par le nom de ses commanditaires, et la foule aurait pu alors avoir des réactions imprévisibles… Et pour les commanditaires, cela n'aurait d'ailleurs pas été plus propre légalement que stratégiquement ; ils auraient eu à s'en expliquer devant la tendance modérée de l'élite (dès qu'une dissidence se manifeste dans la sphère de l'élite juive, on ne badine plus trop avec la loi juive évidemment !).

Ce que la ligne dure de l'élite attendait, c'était justement un commanditaire qui ne soit pas des leurs ! Quelqu'un prêt à se salir à leur place… Que ses motivations soient les plus fortes et les plus propres possibles ! Que sa compromission religieuse soit « son » problème ! Que la colère populaire se retourne contre lui plutôt que contre eux… Pour la même raison, il fallait d'ailleurs, autant que possible, impliquer les Romains dans cette élimination de Jésus (Pilate l'a bien compris…).

Au sein de ce contexte on voit donc se dessiner une place, un rôle vacant, pour le futur ‘traître'. Mais Judas peut-il remplir la fonction ? A-t-il à la fois l'intention et les moyens de la remplir ?

 

**L'état d'esprit de Judas au moment de la trahison**

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Une lecture superficielle des Evangiles indique au moins quatre scénarii différents (et même vaguement contradictoires) qui auraient pu pousser Judas à vouloir neutraliser Jésus

•  Hypothèse N°1 : un Judas ‘altruiste' qui dénoncerait la ‘mégalomanie' de Jésus (Surtout chez Mt, un peu chez Lc et Mc mais pas chez Jn)

•  Hypothèse N°2 : un Judas ‘voleur' (uniquement chez Jn)

•  Hypothèse N°3 : un Judas ‘endiablé', donc fou. (Lc surtout, un peu Jn…)

•  Hypothèse N°4 : un Judas ‘cupide' intéressé par une prime. (L'affaire des 40 deniers qui n'est pas mentionnée par Jn !)

 

 

Première hypothèse : celle du ‘Judas altruiste'. C'est la dérive ‘mégalomaniaque' de Jésus aurait décidé Judas.

Cette hypothèse est la seule des quatre qui donne à Judas une intention moralement ‘positive'. Elle est la plus convaincante intellectuellement pour cette raison (et par la chronologie des évènements). Selon les bonnes règles de la critique historique, c'est justement cette vague réhabilitation morale (toute proportion gardée) du ‘traître' – et qui de surcroît met les autres apôtres dans une posture inconfortable – qui rend le récit crédible historiquement ; il aurait été plus facile d'esquiver cette vérité embarrassante. Seule l'historicité de l'événement (mais peut-être aussi, chez Mt surtout, une sympathie pour Judas ?), a pu obliger les rédacteurs d'en parler malgré tout.

Lc qui n'a pas connu Judas et Jn qui le déteste tairont simplement le lien entre l'onction de Béthanie et la décision de Judas.

Mt épingle bien ce gaspillage qui a choqué Judas. Le gaspillage est tel qu'il préfère même ne pas en écrire la valeur monétaire (au bas mot, il y en avait pour un an de salaire dans ce vase ! Un an de salaire en parfum sur la tête de Jésus, c'est effectivement énorme alors que simultanément, des pauvres sur la rue, etc.) Mt met une relation de cause à effet sans ambiguïté entre la bénédiction de cette onction par Jésus et la décision de Judas d'aller discuter avec l'élite juive ensuite.

Mc dit quasi la même chose mais sans insister sur la relation de cause à effet (simple succession des faits, pas d'articulation linguistique)…

Lc n'évoque ni gaspillage ni de réaction consécutive à l'onction…

Quant à Jean… Nous y reviendrons longuement !

« …Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme s'approcha de lui. Elle tenait un vase d'albâtre, (plein) d'un parfum de grand prix, et, pendant qu'il se trouvait à table, elle répandit le parfum sur sa tête. A cette vue, les disciples s'indignèrent et dirent: A quoi bon cette perte? On aurait pu vendre ce parfum très cher, et en donner (le prix) aux pauvres. Jésus s'en aperçut et leur dit: Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme? Elle a accompli une bonne action à mon égard; car vous avez toujours les pauvres avec vous, mais moi, vous ne m'avez pas toujours. En répandant ce parfum sur mon corps, elle l'a fait pour ma sépulture. En vérité, je vous le dis, partout où cette bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait. Alors l'un des douze, appelé Judas Iscariot, alla vers les principaux sacrificateurs, et dit: Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai? Et ils lui payèrent trente pièces d'argent. » (Mt 26,6-15)

« …Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme entra pendant qu'il se trouvait à table. Elle tenait un vase d'albâtre qui renfermait un parfum de nard pur de grand prix ; elle brisa le vase et répandit le parfum sur la tête de Jésus. Quelques–uns exprimèrent entre eux leur indignation : A quoi bon perdre ce parfum ? On aurait pu le vendre plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. Et ils s'irritaient contre cette femme. Mais Jésus dit : Laissez–la. Pourquoi lui faites–vous de la peine ? Elle a fait une bonne action à mon égard ; car vous avez toujours les pauvres avec vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous le voulez, mais moi, vous ne m'avez pas toujours. Elle a fait ce qu'elle a pu ; elle a d'avance embaumé mon corps pour la sépulture. En vérité, je vous le dis, partout où la bonne nouvelle sera prêchée dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait. Judas Iscariot, l'un des douze, alla trouver les principaux sacrificateurs afin de leur livrer Jésus. » (Mc14,3-10)

Ni Mt ni Mc ne disent que c'est particulièrement Judas qui dénonce ce gaspillage… Selon Mt, ce sont « Les disciples » (et donc non seulement Judas mais aussi Mt lui-même !). Selon Mc ce sont «quelques-uns » (et donc pas rien que Judas). C'est Jn, le maladroit, qui beaucoup plus tard mettra les pieds dans le plat en attribuant l'initiative de la querelle à Judas avec son «… Judas Iscariot, celui qui devait le livrer, dit alors…(Jn12,4) ».

Jn dans toute cette affaire est certainement le plus intéressant. Il était probablement trop jeune à l'époque pour déceler un scandale dans l'Onction et si l'on relit attentivement son texte, on constate que lorsqu'il évoque le prix du parfum, ce n'est pas pour épingler l'ampleur d'un gaspillage – dont il ne semble pas même avoir conscience – mais uniquement pour appuyer l'ampleur du vol que Judas aurait eu l'intention de commettre.

« …Marie prit une livre d'un parfum de nard pur de grand prix, en répandit sur les pieds de Jésus et lui essuya les pieds avec ses cheveux; et la maison fut remplie de l'odeur du parfum. Un de ses disciples, Judas Iscariot, celui qui devait le livrer, dit alors: Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers pour les donner aux pauvres? Il disait cela, non qu'il se mît en peine des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il prenait ce qu'on y mettait." (Jn 12,3-6)

C'est un jugement bien infantile car cette argumentation néglige deux réalités contextuelles importantes:

•  On ne vole pas aussi facilement de grosses sommes dans la bourse d'une communauté aussi serrée ...Mais l'infantilisme principal n'est pas là ; l'argent de cette femme n'aurait pas nécessairement gagné cette bourse. L'argument de vendre le parfum était une figure de rhétorique que Jn n'a pas compris pour mieux mettre en lumière la nature et l'ampleur du scandale que Jean n'a pas plus compris.

•  Supposant même que Jésus eut accepté d'être accompagné par un vulgaire voleur dénommé Judas et qu'il lui ait confié la responsabilité de la bourse (« …et que, tenant la bourse , il…» Jn 12,6 & Jn 13,29) pour lui exprimer, malgré tout, de la confiance, il resterait difficile d'imaginer que dans ces conditions, Jésus en ait fait un des 12 apôtres. Il serait tout aussi inimaginable que cette supposée ‘petite frappe' fut capable ensuite de faire réunir l'élite juive… Non ! Judas, comme nous le démontrerons plus loin, était d'une toute autre carrure ! Tout indique que Judas était bien plus qu'une petite crapule. Le respect que Mt lui accorde même après la ‘trahison' en témoigne déjà…

Jean était le seul « pur » dans toute cette affaire, qu'il le reste! Plus tard il a probablement mieux compris le gaspillage bien-sûr. Mais le très vieux Jn qui donnera la dernière version de son texte 60 ans plus tard (vers l'an 95), n'aura pas cru utile d'éclairer ses auditeurs sur l'ambiguïté éthique de cet épisode puisque les auditeurs donnaient déjà une interprétation théologique à la passion. Pourquoi entrer dans une polémique que personne ne désirait entendre ? Pour justifier celui qu'il déteste et qui a conduit Jésus vers sa mort ? Pour salir un peu les apôtres déjà martyrisés et béatifiés (Jn évite d'ailleurs de mentionner la solidarité des autres apôtres avec Judas à Béthanie) ? Pour embrouiller dans des arguments moraux complexes et secondaires la signification rédemptrice de la passion ?

Hypothèse 2 : un Judas voleur

Jn est le seul à faire cette hypothèse. Jn, sans l'avoir compris, a entendu l'argument de Judas puisqu'il s'en irrite et juge même utile de le disqualifier explicitement au profit de sa propre thèse (incompatible avec cette charitable prétention) : «  …Il disait cela, non qu'il se mît en peine des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que…  ». Notons au passage que, bien malgré lui, Jn confirme l'historicité des faits aux yeux de la méthode historico-critique, parce qu'il cite un détail embarrassant pour pouvoir le discréditer ensuite. S'il se sent obligé de l'évoquer, c'est peut-être aussi qu'on en parlait encore beaucoup après la Résurrection de cet ‘encombrant détail' !

On a montré l'absurdité de la thèse du ‘Judas voleur' en soulignant la cohérence de celle du ‘Judas altruiste'. Mais le mot ‘absurde' perd totalement sa charge négative si l'on veut bien considérer que Jean n'avait probablement qu'une bonne dizaine d'années à cette époque. Il y a en effet une grande quantité d'arguments pour appuyer cette idée. Il n'y a pas que le souvenir des faits liés à Judas qui trahissent l'enfance du témoin. (voir l'analyse spécifique de l'âge de Jn en cliquant ici (nouvelle fenêtre qu'il suffira de fermer pour revenir à ce texte))

Le quatrième Evangile a la légitime réputation d'être par excellence l'Evangile de la profondeur et certains pourraient peut-être s'irriter d'une apparente ‘disqualification réductionniste' de ce texte en l'attribuant à un auteur qui n'aurait été qu'un jeune enfant au moment des faits. Ce serait mal penser… ou en tout cas penser sans reconnaître les ressources puissantes de l'exégèse contextuelle : ces infantilismes (volontairement*) mal nettoyés dans les souvenirs du vieil écrivain nous offrent paradoxalement des arguments d'historicité bien supérieur à toute rhétorique rationnelle. Il offre une cohérence a-culturelle aux contradictions en présence ; pour l'historien en effet, le regard de l'enfant, par delà ses failles (en général faciles à repérer) offre un point de vue bien plus indépendant des réalités culturelles (qui sont toujours très conjecturales pour une époque aussi lointaine) que celui de l'adulte. Un enfant de notre époque aurait réagit exactement de la même manière ! Aucun cinéaste par exemple n'éprouverait plus la moindre difficulté à rendre plausible le mélanges des points de vues contradictoires présent lors de la dernière scène ou de l'onction de Béthanie s'il désirait les mettre en images. On est ici au cœur de la méthode contextuelle et l'on sent bien ce qu'elle peut apporter comme supplément d'âme à l'analyse historico-critique !)

 

* "volontairement" renvoie à ce qui a déjà été partiellement dit. Pourquoi, soixante ans plus tard, Jean n'expliquerait-il pas la vérité? Il faut retourner la question: pourquoi l'expliquerait-il cette dure vérité? Par soucis d'historicité? Personne n'en demandait autant! Un ‘judas-voleur' liquidait une question qui n'intéressait déjà plus les premiers chrétiens; à l'époque la Rédemption était déjà devenue le principal mobile de la crucifixion. Fallait-il plonger la jeune Eglise dans cette sinistre querelle de l'onction de Béthanie? Que pouvait-on y gagner sinon réveiller le scandale de Béthanie? Noyer dans d'inutiles explications historiques la dimension théologique de la passion? Justifier celui qui avait provoqué la mort du Christ? Salir un petit peu plus quelques-uns des apôtres déjà martyrisés et béatifiés depuis ...et surtout, placer le mouvement chrétien en entier dans une position politique équivoque par rapport aux Romains ? (Voir plus loin)

 

 

 

Hypothèse 3 : Judas « endiablé » (en termes contemporains on dirait peut-être « devenu fou » ?).

Ce type d'argument ne nous intéresse pas parce qu'il n'apporte rien de neuf au contexte sinon un acte de foi. Nous préférons ne pas entrer dans un débat théologique sur la nature du diable et nous contenter de voir en cette hypothèse un moyen d'échapper à la complexité de l'histoire. Que le diable existe ou non ne change en rien cette complexité… Que Judas soit devenu fou de rage et de déception n'évacue pas le questionnement sur sa rage et sa déception mais permet évidemment à l'écrivain de faire un raccourci qui purifie tout le monde sauf Judas… ce qui méthodologiquement est suspect. Ni Mt ni Mc ne parlent de ce diable-là alors qu'ils ne se seraient pas privé de le faire si le réel leur en avait offert l'occasion !

Hypothèse 4 : un Judas « cupide »

On sent que les sources d'informations à propos de l'épisode de trente deniers sont pauvres : beaucoup de contradictions et peu de détails.

Quel fut le contenu de la (des) discussion de Judas avec l'élite juive ? Judas venait-il avec une proposition toute faite quant à la manière de livrer Jésus ou en ont-ils aussi discuté ensemble ? Judas a-t-il accepté ou demandé les deniers ? Les deniers ont-ils été donnés sur-le-champ ou simplement promis ?

Cette difficulté éprouvée par les évangélistes pour connaître la vérité ne nous étonne pas : les Nicodème, Joseph et autres modérés de l'élite juive n'ont pas nécessairement été invités à participer à la (les) réunion(s) ! Seule l'ampleur de la somme (120 jours de salaire) était suffisante pour ne pouvoir sortir de la caisse publique sans laisser courir des rumeurs…

Et c'est sans dire qu'il y avait peut être de bonnes raisons après la destruction du temple de Jérusalem de censurer l'un ou l'autre argument (voir plus loin).

Mc et Lc disent que les juifs convinrent de le payer et Mt dit que c'est Judas qui a demandé de l'argent… La version de Mt nous parait être la plus crédible. Elle est plus compatible avec l'intention d'un ‘Judas altruiste' qui nous semble mieux établie (voir supra). Si Judas n'avait pas eut besoin de l'argent pour l'une ou l'autre raison liée à ce qu'il allait faire, il aurait refusé les trente deniers. Les accepter par cupidité eut été nier la pureté de son intention. Pour appuyer cette lecture on peut remarquer aussi que Jn n'évoque pas cette ‘prime'. Si la ‘prime' n'avait été qu'un marchandage éhonté, Jn l'aurait de suite relevée pour argumenter sa thèse du Judas crapuleux. Non, Jésus n'a pas été vendu ; sa tête n'a pas été mise à prix. Pourquoi l'aurait-elle été puisque n'importe qui, y compris ses ennemis, pouvait le voir et l'interpeller tous les jours dans la ville. Les trente deniers relèvent d'une autre nécessité surgie après que les ultra de l'élite juive aient discuté avec Judas, qu'un consensus aie été obtenu et que les décisions principales aient été prises.

« …Alors l'un des douze, appelé Judas Iscariot, alla vers les principaux sacrificateurs, et dit : Que voulez-vous me donner , et je vous le livrerai ? Et ils lui payèrent trente pièces d'argent. » ( Mt26,14-15)

« …A la suite de cela, Judas Iscariot, l'un des Douze, alla trouver les chefs des prêtres pour leur proposer de leur livrer Jésus. Sa proposition les réjouit et ils promirent de lui donner de l'argent. Dès lors, il chercha une occasion favorable pour leur livrer Jésus. » ( Mc14,10-11)

« …C'est alors que Satan entra dans le cœur de Judas surnommé l'Iscariot, l'un des Douze. Judas alla trouver les chefs des prêtres et les officiers de la garde du Temple pour s'entendre avec eux sur la manière dont il leur livrerait Jésus. Ils en furent tout réjouis et convinrent de lui donner de l'argent. Il accepta et, dès lors, il chercha une occasion favorable pour leur livrer Jésus à l'insu de la foule. » Lc22,3-6

Pourquoi a-t-il demandé une somme aussi importante ?

Certains exégètes ont relevé que trente deniers correspondent au prix d'un esclave.

« Si (le bœuf) frappe un fils ou une fille, l'on agira à son égard selon ce principe ; si le bœuf frappe un esclave, homme ou femme, on donnera trente sicles d'argent au maître de l'esclave, et le bœuf sera lapidé Ex 21,31-32 »

A partir de là quelques belles spéculations peuvent naître mais qui seraient d'un ordre symbolique voire théologique plus qu'historique : un Jésus esclave et acheté comme tel à un Judas propriétaire par le Sanhédrin semble incohérent ; l'esclavage dans le monde Juif existe mais répond à des règles qui ne sont pas satisfaites ici…

Il faut, à nos yeux, plutôt chercher du côté de l'action policière mise en place et donc de la stratégie choisie par Judas et les ultra de l'élite juive pour arrêter la course de Jésus sans susciter l'émeute du petit peuple tout en respectant un semblant de légalité aux yeux des factions modérées de l'élite.

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En bref, que nous reste-t-il des quatre hypothèses ?

Il nous semble que l'hypothèse du ‘Judas altruiste' soit la seule capable de résister à la pression contextuelle des Evangiles. Nous retenons aussi que la discussion entre Judas et l'élite juive (et en particulier l'épisode des trente deniers) laisse à l'imagination un espace vide pour la reconstruction de la ‘trahison'.

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-III- Recherche d'une cohérence globale

Hélas les informations crédibles que nous pouvons retirer des textes canonisés ne nous suffisent pas pour reconstruire une cohérence d'ensemble de la ‘trahison'. Pour le dire autrement, aucun cinéaste par exemple ne pourrait à partir des Evangiles – même après filtrage et choix exégétiques solides – créer un film ‘réaliste' qui puisse satisfaire le plus banal des amateurs d'intrigues policières. Il serait obligé d'avoir recours à son imaginaire pour ‘inventer' des articulations manquantes… ou alors il devrait renoncer au réalisme et recréer une cohérence fondée sur le sacré, le mystère, quelques idées théologiques (rédemption, sacrifice, prédestination…)

Nous avons choisi d'emblée dans cette étude de ne jamais avoir recours à un quelconque acte d'obédience à l'une ou l'autre théologie chrétienne pour crédibiliser l'Incarnation. Nous devrons donc, hélas, accorder quelques droits à l'imaginaire pour articuler les faits connus entre eux et trouver une cohérence non théologique de la passion…

Nous nous devions de confesser humblement cette fragilité de nos spéculations avant d'aller plus loin. Heureusement, nous nous en rendrons vite compte, les contextes évangéliques imposent des contingences énormes à l'imaginaire, ce qui finalement offrira aux efforts d'imaginations qui passeraient victorieuses ces barrières une probabilité d'historicité pas du tout négligeable…

 

 

Un « judas résistant » (= Hypothèse 5)

**La discussion entre Judas et l'élite juive**

 

En lisant, relisant et relisant encore les Evangiles, en pénétrant plus et plus entres ses mots et les contextes qui parlent de Judas, les masques du voleur et de l'homme cupide s'estompent tandis que celui d'un homme d'action, plutôt altruiste et idéaliste émerge. Insensiblement on s'oriente vers une figure qui tente les exégètes depuis longtemps, celle du zélote, celle de l'activiste hostile à Rome… L'exégèse s'est déjà laissé orienter vers cette idée surtout à cause du nom « Iscariote » que les Evangiles associent à Judas…

« Judas est appelé soit simplement Judas, soit Judas l'Iscariote, soit Judas, fils de Simon l'Iscariote. Sans doute faut-il attribuer à Judas le qualificatif d'Iscariote, même dans la dernière de ces formules, qu'il conviendrait de lire : « Judas, fils de Simon, l'Iscariote ». L'étymologie du mot « Iscariote » peut éclairer le rôle et l'histoire de Judas par rapport à ceux de Jésus lui-même. Selon une première explication, le terme se comprend : Ish-Qeriyyot, « homme de Kerioth » (cité du Sud judéen) ; Judas serait alors un disciple originaire de Judée, à la différence des autres apôtres qui étaient galiléens. Une deuxième explication fait dériver le mot de l'araméen ishqarya, le « faux ». Enfin, une troisième voit la matrice du nom d'Iscariote dans le latin sicarii (« sicaires », « hommes au couteau », de sica), terme utilisé par Flavius Josèphe, à côté de lêstai (« brigands »), pour désigner les zélotes : ho Iskariôtès serait la corruption de ho sikarios et, dès lors, Judas serait un ancien zélote. Bien que suspectée d'anachronisme, cette thèse paraît la plus séduisante sinon la plus plausible. » Encyclopædia Universalis 2006

Force est de reconnaître que cette approche étymologique seule ne serait pas convaincante. Mais on peut trouver hors d'elle quelques autres arguments pour conforter l'hypothèse d'un ‘Judas résistant' (qui est comme une prolongation politique naturelle de la thèse du ‘Judas altruiste' décrite plus haut).

Derrière le mot ‘résistant' nous acceptons ici d'assumer ces préjugés positifs que l'histoire plus récente de la décolonisation ou de la dernière guerre mondiale a associés à la résistance ; à la relecture des textes, le ‘Judas résistant' pourrait bien lui aussi avoir été un homme d'action héroïque, intelligent influent et conséquent.

Pour nous faire comprendre, avant de le justifier, nous allons présenter un « script » historiquement plausible. Nous essayerons ensuite de le confronter aux vérités contextuelles des Evangiles :

En fait, on a envie de croire que Judas se serait positivement passionné pour Jésus, l'aurait aimé, l'aurait suivit… et puis, tout en gardant une grande estime pour lui, Judas aurait été politiquement déçu par ses positions. Jésus aurait finalement été compris par Judas comme stratégiquement nuisible dans le combat contre Rome. Son ambiguïté par rapports aux Romains lui aurait été insupportable. Jésus distrait trop le peuple de cet idéal politique …La goutte qui a fait déborder ce vase déjà bien plein, c'est ce signe de mégalomanie à Béthanie. Judas comprend donc – après s'être leurré pendant des années – que le combat de Jésus n'est pas le sien. Il décide d'en discuter avec quelques leaders juifs qui ont aussi un contentieux politique avec Jésus (même si l'on peut croire que les humiliations essuyées publiquement sont plus importantes pour eux que les divergences politiques).

Ces derniers sont ravis de la pertinence des arguments de Judas qui valent mieux que les leurs… Ce que Judas a à reprocher c'est bien plus qu'une tradition mal suivie ou un manque de respect aux prêtres et pharisiens. Il connaît l'homme, a vécu avec lui et a même un moment cru en ses idéaux… Judas dénonce un homme au charisme exceptionnel qui mettait en péril l'identité juive et donc l'unité juive. Jésus soit n'avait pas des idéaux nationalistes soit se trompait de stratégie… Tout cela ne pouvait que profiter à l'envahisseur. Judas acceptait donc, en conscience, d'assumer la mise en examen de Jésus devant les Juifs et devant Dieu.

Les ultra, qui n'osaient pas agir de leurs propres chefs pour les raisons déjà expliquées, agréent et conviennent avec ‘l'idéaliste Judas' qu'il devra mener Jésus en Justice de sa propre initiative, en son propre nom (ou au nom de la résistance qu'il incarne) et avec ses arguments. Judas accepte malgré le danger dont il est conscient (il préférera, peut-être conseillé en cela par les ultra, agir en période de fête). Les ultra de leur côté ont dû laisser entendre à Judas qu'une fois mis en examen par son initiative, ils feraient tout pour que Jésus soit légalement jugé par le plus haut conseil juif et mis à l'écart si le jugement l'impose (Prison ? Exil ?… Le sanhédrin n'avait pas le pouvoir légal de condamner à mort or tout est volontairement placé sous un parapluie juridique pour faire taire les pro-Jésus et les modérés qui sont aussi présents au sein de l'élite).

Judas leur a fait confiance. Il faisait là un pacte honorable puisqu'il remettait finalement aux représentant du peuple le soin de prendre la décision finale en ce qui concerne ce Jésus devenu dangereux à ses yeux

 

**Nécessité d'un guide pour arrêter Jésus ?**

 

Jésus n'est pas fou, ni masochiste et n'ira spontanément au tribunal spontanément que publiquement, en plein jour, c'est à dire avec le support des petites gens.

Judas n'est pas en mesure de le mettre en examen sans organiser lui-même* l'arrestation ; il a besoin d'argent pour enrôler des mercenaires… Les mercenaires qui sont au service du sanhédrin peuvent être utilisés, pourvu qu'aux yeux du petit peuple, ce soit judas et non le sanhédrin qui les paye ! Mais il faut rappeler ici que les mercenaires ne semblaient a priori pas tous prêts à jouer ce rôle (voir Jn7,40-72 cité plus haut). Il faudra soit beaucoup d'argent pour les convaincre, soit en engager d'autres. (Jn18,2-8 laisse supposer que certains des mercenaires de la troupe sont hésitants même à Gethsémani !) Peu importe au fond que ces mercenaires fussent romains, juifs ou voyous. Le temps presse. Il semble, à la lecture des textes, que quelques-uns au moins provenaient de la garde chargée de protéger le sanhédrin et il est possible que ceux qui furent décrits comme armés de gourdins furent l'un ou l'autre voyou en quête d'une solde.).

* "...lui-même..." Ceci n'est évidemment possible que si Judas possède déjà une stature reconnue par le peuple juive, la stature d'un homme appartenant lui-même à l'élite et qui peut donc lever une troupe et faire mettre en examen par cette autorité… Nous verrons plus loin que d'autre argument autorisent cette intuition.

« …Il n'avait pas fini de parler que Judas, l'un des Douze, survint, accompagné d'une troupe nombreuse armée d'épées et de gourdins. Cette troupe était envoyée par les chefs des prêtres et les responsables du peuple. » Mt26,47

« …Il n'avait pas fini de parler que soudain survint Judas, l'un des Douze, accompagné d'une troupe armée d'épées et de gourdins. C'étaient les chefs des prêtres, les spécialistes de la Loi et les responsables du peuple qui les envoyaient. » Mc14,42-43

« …Il n'avait pas fini de parler, quand toute une troupe surgit. A sa tête marchait le nommé Judas, l'un des Douze. » Lc22,46,47

«  Or Judas, qui le trahissait, connaissait bien cet endroit, car Jésus s'y était rendu souvent avec ses disciples. Il prit donc la tête d'une troupe de soldats et de gardes fournis par les chefs des prêtres et les pharisiens, et il arriva dans ce jardin. Ces hommes étaient munis de lanternes, de torches et d'armes. Jésus, qui savait tout ce qui allait lui arriver, s'avança vers eux et leur demanda : – Qui cherchez–vous ? Ils lui répondirent : – Jésus de Nazareth. – C'est moi, leur dit–il. Au milieu d'eux se tenait Judas, celui qui le trahissait. Au moment même où Jésus leur dit : « C'est moi », ils eurent un mouvement de recul et tombèrent par terre. Une seconde fois, il leur demanda : – Qui cherchez–vous ? – Jésus de Nazareth, répétèrent–ils. – Je vous ai dit que c'était moi, reprit Jésus. Puisque c'est moi que vous venez chercher, laissez partir les autres. »(Jn18,2-8)

Dans ces extraits le contenu d'une phrase de Mt et de Mc peut être comprise de deux façons : «  C'étaient les chefs des prêtres, les spécialistes de la Loi et les responsables du peuple qui les envoyaient. » Soit ils disent que Judas était un simple guide à la solde du Sanhédrin, comme les autres mercenaires qui le suivent, soit ils disent que, quoique ce soit Judas qui dirige l'embuscade, ce sont les ultra de l'élite qui sont derrière tout cela. Seule cette dernière lecture est plausible car ce qui manquait à l'élite juive pour arrêter Jésus, ce n'était évidemment pas un guide capable de reconnaître et de retrouver Jésus. N'importe quel gueux aurait pu remplir ce rôle au prix d'une simple filature… Cinq deniers auraient été déjà un bon prix… disons dix parce qu'il s'agit de Jésus, mais pas trente ! Trente pièces d'argent c'est l'équivalent de 120 jours de travaux aux champs! En d'autres mots cette phrase ambiguë de Mt et Mc ne l'est plus si l'on considère que ces auteurs cherchent à culpabiliser l'élite juive autant voire plus que Judas, même s'il va sans dire que les ultra ont très probablement aidé Judas a trouver ses mercenaires…

Non pas un guide donc, mais un chef, un vrai chef, un vrai chef de la résistance, menant une action armée avec la complicité mal cachée du Sanhédrin !

 

**Le baiser **

 

Fallait-il un baiser pour faire reconnaître Jésus ? Non, toute la ville connaissait Jésus et comme il le dira lui-même chez le souverain sacrificateur, il prêchait en plein jour au temple! Le baiser est probablement historique, mais Jn qui ne parle pas du baiser – et pour cause ! – donne lui d'autres détails intéressants lors de cette rencontre entre la troupe de Judas et Jésus ; la troupe était impressionnée par Jésus… troublée… Dans cette troupe, certains le connaissent déjà, savent son charisme et manifeste une crainte respectueuse lorsqu'il s'approche (Jn18,2-8). Il y a aussi dans sa troupe des mercenaires qui ne sont pas de Jérusalem, ou qui ne fréquente pas le temple. Ce sont ceux qui répondent au « …Qui cherchez-vous ?… » de Jésus. Mais cela même ne suffit pas encore à justifier le baiser.

Cette nécessité du baiser pour faire reconnaître Jésus ne s'opposerait de toute façon pas à une autre interprétation qui nous semble aller mieux de soi. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. Il faut chercher la réponse dans la nature même du signe choisit. Le baiser n'est neutre dans aucune culture. Il y a encore entre Jésus et Judas une affection et un respect réciproque. Il est intéressant de remarquer ici que, sous la plume de Mt, le baiser de la trahison peut être lu comme un baiser tragique entre deux amis qu'une ‘raison d'état' (dans le plus pur sens de l'expression) sépare alors que l'estime mutuelle est encore préservée.

« … Il n'avait pas fini de parler que Judas, l'un des Douze, survint, accompagné d'une troupe nombreuse armée d'épées et de gourdins. Cette troupe était envoyée par les chefs des prêtres et les responsables du peuple. Le traître avait convenu avec eux d'un signe en disant : – Celui que j'embrasserai, c'est lui, saisissez–vous de lui. Il se dirigea donc tout droit sur Jésus et lui dit : – Bonsoir, Maître ! Et il l'embrassa. – Mon ami, lui dit Jésus, ce que tu es venu faire ici, fais–le ! Alors les autres s'avancèrent et, mettant la main sur Jésus, ils se saisirent de lui. »( Mt26,47-50) (TOB)

«Mais Iéshoua lui dit:«Compagnon, c'est pour cela que tu es là» (Mt26,50) (Chouraki)

« Mais Jésus lui dit: Mon ami, pour quel sujet es-tu ici?» (Mt26,50)(Osterwald)

« Jésus lui dit: Ami, ce que tu es venu faire, fais-le.» (Mt26,50)(Colombe)

Autre élément qui appuie le caractère affectueux du baiser de Mt : le petit Jn refuse d'en parler !… S'il n'avait pas pu lui aussi y sentir la présence d'une affection qui le dégoûte et l'attriste, il se serait empressé de le mentionner pour appuyer la perfidie de sa crapule.

Mc et Lc qui sont étranger à cette relation affective entre Jésus et Judas ne peuvent évidemment pas ajouter cette dimension au baiser… Luc seul – qui comme Mt sous-entend que Jésus avalise la motivation de Judas – fait dire que Jésus est triste que ce signe d'amitié soit celui utilisé pour consommer la rupture…

« …Le traître avait convenu avec eux d'un signal : – Celui que j'embrasserai, c'est lui. Saisissez–vous de lui et emmenez–le sous bonne garde. En arrivant, Judas se dirigea droit sur Jésus ; il lui dit : « Maître ! » et l'embrassa. Aussitôt, les autres mirent la main sur Jésus et l'arrêtèrent. » (Mc14,44-46)

« …Il n'avait pas fini de parler, quand toute une troupe surgit. A sa tête marchait le nommé Judas, l'un des Douze. Il s'approcha de Jésus pour l'embrasser. Mais Jésus lui dit : – Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme ! » (Lc22,47-48)

 

**Judas et l'instruction**

 

Si Judas a réellement voulu mettre Jésus en examen pour éventuellement le neutraliser, il devait être présent au sanhédrin en tant qu'accusateur (« partie civile » dirait-on aujourd'hui)… Or personne n'en parle…

Y a-t-il autocensure ? Ceci serait plausible uniquement si ce que Judas a dit fut vrai et valablement mis à charge contre Jésus selon une logique de résistant. Des années plus tard, les disciples de Jésus, juifs pour la plupart, n'ont vraiment aucune envie d'être assimilés – à tord ou à raison – aux collaborateurs de Rome… Et ce sera encore plus vrai après la destruction du temple, c'est à dire au moment où les Evangiles acquièrent leur tournure définitive. Cela seul peut expliquer pourquoi sur le thème de Judas, on a vraiment l'impression que l'on ne nous dit pas tout !

Nous pensons que Judas fut réellement présent devant le sanhédrin… Et que c'est là, en l'absence du peuple (l'urgence et la nuit ne sont pas fortuites) qu'il s'est fait déborder par les ultra… Il aurait même – pourquoi pas ? Le scénario le permet aussi ! – pris la défense de Jésus lorsque les ultra ont parlé de mort… Ce que le petit Jn ne veut pas raconter évidemment, tout préoccupé qu'il était lui à essayer de faire rentrer Pierre dans le débat (encore eut-il fallut que Jn aie compris ces débats malgré son jeune âge… ce qu'il en rapporte n'est jamais très solide juridiquement mais susceptible simplement de marquer un enfant). (voir l'étude du l'âge de Jn en cliquant ici (La page va s'ouvrir dans une nouvelle fenêtre))

Donc nous pensons que Judas fut présent durant la première partie de la procédure judiciaire. Il laissait aux représentants des juifs de juger si oui ou non son raisonnement de zélote était assumé par un tribunal juif… La sentence du tribunal juif aurait du conduire soit au bannissement soit à un acquittement. Judas agissait exactement comme l'eut fait un bon résistant hésitant sur les conclusions de son analyse et préférant dès lors s'en remettre au jugement du tribunal de la communauté qu'il prétend défendre.

Il est du coup facile de comprendre pourquoi les Evangiles ne sont pas zélés pour attaquer trop clairement Judas… Lorsque les Romains trente ans plus tard raseront le temple, il ne sera plus du tout confortable pour les chrétiens encore majoritairement juifs de se mettre sur le plan politique dans un autre parti que celui de Judas et de la résistance.

 

**Le suicide de Judas**

 

Judas aurait été surpris et débordé par la puissante haine des ultra qui parlent maintenant de référer Jésus devant Pilate pour se débarrasser des dangers de leurs desseins… Judas le comprend avant même d'avoir du payer ses mercenaires. On est encore dans la nuit… Il a accepté d'être l'instigateur d'une procédure judiciaire mais n'a jamais voulu – ni même imaginé – qu'elle pu se termine chez les Romains. Judas refuse évidemment d'assumer cette responsabilité-là ! L'issue, on le sait, a été tragique et c'est Mt évidemment qui va le mieux rendre ce drame personnel… dont Mc et Jn préfèrent ne pas parler.

Judas qui fait marche arrière, l'exprime haut et fort, veut rendre l'argent dû aux mercenaires (tout cela se passe pendant la même soirée) pour essayer de renvoyer la balle de la responsabilité sur ceux qui ont donné cet argent. Il se suicide de rage et de désespoir plutôt que de devoir assumer devant tous ce qu'il n'a jamais voulu.

«…et l'ayant lié, ils l'emmenèrent, et le livrèrent à Pilate, le gouverneur. Alors Judas, qui l'avait livré, voyant qu'il était condamné, se repentit, et rapporta les trente pièces d'argent aux principaux sacrificateurs et aux anciens, disant : J'ai péché en livrant un sang innocent. Mais ils dirent : Que nous importe ? tu y pourvoiras. Et, après avoir jeté les pièces d'argent dans le temple, il se retira, et s'en étant allé, il se pendit.» Mt 27:2-5

Remarquons une fois encore que Lc, qui n'a pas connu Judas et qui semble toujours vouloir fuir cette polémique pour mieux servir la théologie qui naît, liquide l'affaire de son Judas « endiablé » d'une manière bien plus simple : il achète un champ et y meurt accidentellement sans que l'on doive associer à cette mort un quelconque remord… Même Jn qui bien-sûr ne peut ni ne veut comprendre ce que Mt a compris, préfèrera se taire que de reprendre cette thèse bizarre pour décrire sa crapule.

« – Mes frères, dit–il, il fallait que les prophéties de l'Ecriture s'accomplissent : car le Saint–Esprit, par l'intermédiaire de David, a parlé à l'avance de Judas, qui a servi de guide à ceux qui ont arrêté Jésus. Cet homme était l'un des nôtres et il a eu sa part dans le service qui nous avait été confié. Avec l'argent qu'il a reçu en paiement de son crime, il a acheté un champ ; il y est tombé la tête la première, il s'est éventré, et ses intestins se sont répandus sur le sol. Tous les habitants de Jérusalem l'ont appris : c'est pourquoi ils ont appelé ce champ : Akeldama, ce qui, dans leur langue, signifie : « le champ du sang ». Or, il est écrit dans le livre des psaumes : Que sa maison reste vide et que personne n'y habite. Et plus loin : Qu'un autre prenne sa charge. »Ac1,16-19

 

**La condamnation**

 

Le scénario que nous sommes en train de construire, s'il a le mérite d'expliquer et la nécessité pour Judas de disposer de beaucoup d'argent et la disposition des ultra de lui en donner ne manque pas de susciter des questions.

Le petit peuple voudra bien croire les gardes qui affirmeront avoir travaillé pour Judas et avoir été payé par Judas …mais pourra-t-il accepter que le sanhédrin avalise la démarche du résistant Judas en condamnant Jésus ?

On comprend soudain le zèle obscène de cette élite pour déplacer le procès vers le prétoire de Pilate et obtenir de lui la condamnation à mort. L'obscénité de l'acharnement et des méthodes utilisées est abondamment décrite et ne demande pas d'explications sophistiquées si l'on veut bien se rappeler que le peuple des « pro-Jésus » est à la fête et ignore ce qui se passe tandis que quelques « antis » sont rappelés au prétoire, payés ou non pour y aller, et joueront volontiers le rôle demandé. De cette sorte, plus tard, devant le petit peuple, le sanhédrin pourra même faire valoir que jamais il n'avait imaginé une telle issue au procès et qu'elle a préféré référer le candidat à la royauté au tribunal romain puisqu'il s'agissait d'une question qu'ils ne pouvaient, eux, prendre au sérieux… Pourraient-ils même prétendre que les Romains eux-même ont demandé de le juger ? Pourquoi pas avec un tel chef d'accusation ? Le silence de Judas déjà mort était pour le moins providentiel !

A propos de ce chef d'accusation (la prétention royale de Jésus), il nous faut en dire plus. Il est de tout ce dont on pourrait accuser Jésus le seul qui puisse inquiéter les Romains. Pilate ne manque pas de sentir tout ce qu'il y a d'inadéquat voire de pervers dans cette accusation et s'il ne libère pas purement et simplement Jésus c'est parce qu'il craint les retombées de la hargne des Juifs. Il ne veut pas d'émeute qui mettrait la vie de ses soldats en péril. Il n'y a probablement pas d'émeute populaire à craindre mais peut-il le savoir dans toute cette mise en scène ? Qu'il ait imposé de faire écrire cette prétendue royauté sur la croix montre bien combien il a été conscient et agacé par l'hypocrisie de ce chef d'accusation (qui effectivement en terme purement juridique invitait à prononcer une peine capitale)…

« …Pilate avait rédigé un écriteau qu'il fit placer sur la croix : il portait cette inscription : « Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs. » Cet écriteau, bien des Juifs le lurent, car l'endroit où Jésus avait été crucifié était proche de la ville, et le texte était écrit en hébreu, en latin et en grec. Les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate : « N'écris pas le roi des Juifs, mais bien cet individu a prétendu qu'il était le roi des Juifs. » Pilate répondit : « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit. » (Jn19,19-22)

In fine, une chose était en tout cas gagnée pour les ultra : le contexte polémique devenait peu propice à un soulèvement des petites gens. Grâce à Judas, le sanhédrin avait bien gagné le combat.

 

**La personnalité de Judas**

 

Il faut encore à renforcir ce scénario du ‘Judas résistant' (qui, comme nous l'avons vu, serait une prolongation logique de la thèse d'un ‘Judas altruiste') par la psychologie. Un tel Judas doit posséder des caractéristiques mentales plutôt rares et nous ne voulons pas éluder le problème. Il est purement et simplement impossible d'imaginer une telle mise en scène si ce Judas n'avait été :

•  Pourvu lui-même d'un grand charisme relationnel

•  Capable de s'engager jusqu'à l'action

•  Capable d'une indépendance intellectuelle, d'une pensée personnelle à contre- courent.

•  Conscient d'appartenir lui aussi à l'élite et d'en avoir donc une certaine autorité

Judas sait parler, sait tenir tête, sait s'engager… même devant Jésus qui ne devait pourtant pas être le moindre des orateurs ! C'est une évidence qui sort d'une lecture même superficielle des textes canonisés. Judas a pu être tout sauf un mouton ! Jn, qui le déteste pour d'autres raisons, lui reconnaît l'initiative de la querelle de Béthanie. Et l'on sent qu'il a dû bien argumenter ce soir-là car même Jésus est visiblement dans l'embarras, lui qui ne veut avant tout blesser personne*…

 

* "...personne..."- Remarquons en effet, chez Mt surtout ( 26,6-15) , que la réponse de Jésus à la critique des apôtres signe aussi un certain malaise ; c'est probablement surtout et avant tout pour sortir la femme de l'embarras dans lequel elle a placé toute l'assemblée qu'il répond… Ses arguments sont quelques peu fallacieux et seul ce souci de la femme concernée retire le caractère mégalomaniaque de la réponse. Jésus nous prouve ici, une fois de plus, que pour lui une femme est une personne à part entière alors que ce n'est pas nécessairement encore une vérité incontestable ni pour Judas, ni pour les autres apôtres ni pour la société entière…

Judas est capable de faire rassembler le Sanhédrin, et de débattre voire élaborer des stratégies devant eux… Jamais un simple paysan n'aurait eut ni cette audace ni cette autorité… On n'est pas ici en démocratie ; toutes les sociétés civilisées de cette époque, y compris celle des juifs, sont très hiérarchisées par la formation intellectuelle et par la naissance. Judas fut lui-même de l'élite. Il est clair qu'en se mettant à la suite de Jésus, il s'est fait des ennemis dans l'élite ce qui appuie encore la thèse de sa très forte personnalité lorsqu'il retourne chez elle pour la réunir et discuter.

Il a quelques caractéristique de l'intellectuel. Il raisonne tout haut, débat et argumente comme nous l'avons déjà vu. A ce titre, il fut probablement relativement proche de Mt qui comme nous l'avons vu peine bien à condamner trop nettement cet ancien disciple…. Mt est lui-même un intellectuel (écrivain auteur supposé du texte que l'on sait et ex-collecteur d'impôts parlant donc probablement les quelques langues indispensables à cette fonction). (« En passant plus loin, Jésus vit un homme appelé Matthieu assis au bureau des péages. Il lui dit: Suis-moi. (Matthieu) se leva et le suivit. »Mt 9,9) Mt était donc plus enclin à comprendre l'ampleur du scandale de Béthanie et le problème de conscience de Judas (Mt aussi blâmait Myriam si l'on en croit son propre texte où il essaye même d'associer tous les autres à son indignation!). Voila pourquoi Mt, très timidement il est vrai, compatit avec Judas.

Judas avait la stature d'un chef capable de diriger une bande armée malgré les réserves de ses soldats concernant la mission (Jn18,2-8) … Peut-être même a-t-il été zélote avec tout ce que cela implique comme courage, abnégation, engagement, intelligence et sens du sacrifice… Cela expliquerait l'importance que Jésus lui accordait en en faisant un apôtre…

 

***

 

Le spécialiste aura été étonné que nous n'ayons pas abordé la dernière Cène au cours de cette étude historique... C'est qu'elle est effectivement l'épisode le plus difficile à reconstruire pour le cinéaste cité plus haut. Reconstruire le 'naturel', vouloir le 'réalisme', était jusqu'ici un véritable défi parce qu'on y retrouve ressemblés en quelques actes toute la dynamique relationnelle du groupe des treize...

Nous laissons à notre lecteur le plaisir de faire son film... Avec un judas activiste, un Jn enfant, une querelle récente de quasi tous avec quasi tous, un Jésus anxieux, des silences et des sous-entendus compris par certains seulement, de l'amitié blessée, des intellectuels et d'autres qui le sont moins (...) tout devient plus facile. Essayez...

 

 

Bruxelles - 1992-4

Dernière correction

Chiangmai - Septembre 2007

 

 

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