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Etudes de textes SACRES

 

Saint Jean était très jeune

 

 

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Réflexion inspirée par Mt27,55 Mc15,40 Lc23,49 Jn19,25-26 Jn28,15-27 Mt20,20-28 Lc9,51-56 Mc3,17 Jean13,25--Jn19,27 Jn1,35-39 Mt11,2-6 Lc7,18-23 Ac19,1-7 (…)

 

 

Très généralement on lit le Nouveau Testament en présupposant (consciemment ou non) que tout ses principaux acteurs sont adultes. Cela génère pourtant des difficultés historiques : présence de Jean au pied de la croix, insignifiance du rôle du disciple préféré de Jésus lors de la naissnce de l'Eglise, etc. Si par contre on présuppose que Jean était encore un enfant lorsqu'il a conanu Jésus, L'ensemble des Evangiles devient plus cohérent, quelques « contradictions » s'estompent… Cette hypothèse d'un Jean enfant entraîne aussi quelques difficultés neuves, mais elles ne sont pas insurmontables.

J'ai aligné ci-dessous quelques éléments qui me semblent appuyer l'hypothèse d'un « Jean-enfant ». Il y en a d'autres moins flagrants. Aucun n'est une preuve. Mais ils sont tellement abondants qu'on obtient un faisceau de présomptions finalement très puissant.

 

*1*

 

Un crucifié meurt par étouffement suite à des crampes provoquées par sa position et son mode de suspension. Ses plaies ne sont pas mortelles et pour l'empêcher de mourir, il suffit de le décrocher (une possibilité qui a d'ailleurs inspiré l'apocryphe dont l'Auteur du Coran s'est inspiré pour parler de la passion de Jésus). Pour l'empêcher de mourir, on peut aussi lui offrir un point d'appuis non douloureux… (Pour le dire court, une personne assise clouée aux mains et aux pieds ne mourra pas – sinon de faim et de soif beaucoup plus tard si personne ne le nourrit) Quelques soldats avaient donc pour mission d'écarter complices et sympathisants des croix jusqu'à la mort des suppliciés.

Or, à en croire le quatrième Evangile, Jean a pu s'approcher de la croix. Un Jean adulte n'aurait pu. Dans cette société agraire patriarcale, un enfant et quelques femmes en larmes ne sont évidement pas susceptibles de prendre les soldats de court. Les autres observateurs n'ont qu'à le regarder « de loin »...

Cette thèse atténuerait donc l'apparente contradiction entre les synoptiques (dont les auteurs n'étaient probablement pas présents lors des événements qu'ils racontent) et l'Evangile de Jean à propos de la distance entre les spectateurs et les suppliciés

« Il y avait là plusieurs femmes qui regardaient de loin: celles-là même qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée, pour le servir. » (Mt27,55) 

« Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin. Parmi elles étaient Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques le Mineur et… » (Mc15,40)

« Tous ceux qui connaissaient Jésus, et les femmes qui l'avaient accompagné depuis la Galilée, se tenaient à distance, et regardaient… » (Lc23,49 )

 …contre…

« Près de la croix de Jésus, se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie femme de Clopas et Marie-Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et debout auprès d'elle le disciple qu'il aimait dit à sa mère: Femme, voici ton fils… » (Jn19,25-26)

 

*2*

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Venons-en à un autre épisode de la Passion : la séance d'instruction chez le souverain sacrificateur.

« Or, Simon Pierre, ainsi qu'un autre disciple, suivait Jésus. Ce disciple était connu du souverain sacrificateur, et il entra avec Jésus dans la cour du souverain sacrificateur; mais Pierre se tenait dehors, près de la porte. L'autre disciple, connu du souverain sacrificateur, sortit, parla à la gardienne de la porte et fit entrer Pierre. Alors la servante, gardienne de la porte, dit à Pierre: Toi aussi, n'es-tu pas des disciples de cet homme? Il dit: Je n'en suis pas. Les serviteurs et les gardes se tenaient là, après avoir allumé un brasier, car il faisait froid, et ils se chauffaient. Pierre aussi se tenait avec eux et se chauffait. Le souverain sacrificateur interrogea Jésus sur ses disciples et sur son enseignement. Jésus lui répondit: J'ai parlé ouvertement au monde; j'ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple, où tous les Juifs s'assemblent, et je n'ai parlé de rien en secret. Pourquoi m'interroges-tu? Demande à ceux qui m'ont entendu de quoi je leur ai parlé; voici qu'ils savent, eux, ce que moi j'ai dit. A ces mots, un des gardes qui se trouvaient là donna une gifle à Jésus, en disant: Est-ce ainsi que tu réponds au souverain sacrificateur? Jésus lui répondit: Si j'ai mal parlé, prouve ce qu'il y a de mal; et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu? Alors Anne l'envoya lié à Caïphe, le souverain sacrificateur. Simon Pierre se tenait là et se chauffait. On lui dit: Toi aussi, n'es-tu pas de ses disciples? Il le nia et dit: Je n'en suis pas. Un des serviteurs du souverain sacrificateur, parent de celui à qui Pierre avait tranché l'oreille, dit: Ne t'ai-je pas vu avec lui dans le jardin? Pierre le nia de nouveau. Et aussitôt un coq chanta. » (Jn28,15-27)

La description intellectuellement simplifiée de l'instruction par le disciple plaide déjà vaguement en faveur de son jeune âge – n'oublions quand-même pas qu'on était dans cet auditoire en présence d'une élite – mais là n'est pas le plus important. D'autres particularités de ce récit sont plus relevantes :

L'abondance des détails dans cet extrait, nous laisse au moins la liberté de supposer que son auteur a pu rentrer impunément dans la demeure du sacrificateur. Tous savent pourtant qu'il est un ami de Jésus puisque autour du feu on demande à Pierre s'il est lui « aussi » disciple de Jésus. L'attitude de Pierre durant cet épisode montre, si besoin en est, qu'il est dangereux de passer pour un disciple. Pourquoi n'est-ce pas le cas pour l'autre disciple ? Bien-sûr il est de la famille du sacrificateur …mais n'est-ce pas plutôt et surtout parce qu'il peut profiter, lui, du charme, de l'impunité et de l'insignifiance sociale de l'enfance à cette époque? Tout ce que Jean risque, c'est d'être « grondé » pour ses mauvaises fréquentations. Un adulte, dut-il être un cousin du sacrificateur, n'aurait pu obtenir cette impunité ...et si il l'avait obtenue cette impunité, il serait intervenu pour défendre Jésus au cours de cette instruction (ce qu'il n'aurait pas oublié de mentionner ensuite dans son rapport).

On peut supposer que « l'autre disciple » c'est l'enfant Jean lui-même, qui, une fois adulte, évite de révéler trop clairement qu'à cette époque, le témoin n'était « qu'un enfant ». Ce trop jeune âge l'aurait empêché d'intervenir durant l'instruction pour défendre Jésus. Tout ce que le petit Jean a pu obtenir, c'est de faire entrer Pierre en parlant à la concierge. On peut imaginer alors que l'enfant – qui sous-évaluais de danger – a été profondément déçu par la totale « passivité » de Pierre. C'est donc avec le même simplisme enfantin que Jean reprochera à Pierre une lâcheté tout à fait surévaluée (reniement).

 

*3*

 

La tradition situe la mort de Jean « vers l'an 100 ». C'est compatible avec l'idée qu'il fut le principal rédacteur du quatrième Evangile (rédacteur que Boismard appelle « JeanII » sans l'identifier formellement à l'apôtre, faute de preuve). L'analyse historico-critique montre en effet que le principal rédacteur a remanié son propre texte entre l'an 90 et l'an 125 et plus probablement en 95. (Boismard3,68) Jésus est né vers l'an -2 voire l'an -7 ou -6 pour certains (Chouraqui589). Mais surtout il semble bien établi qu'il a commencé sa vie publique durant l'hiver de l'an 26-27. (Aulagnier-BC1,623) Faites le compte: Même si Jean était très jeune lorsqu'il a rencontré Jésus durant l'hiver 26-27, il devait déjà être un bien vieux monsieur pour l'époque en l'an 100 ! Ajoutons à cela que des études médicales sur l'évolution de l'âge de la puberté permettent de supposer qu'en ces temps-là un enfant restait plus longtemps « enfant »…

…Si donc Jean avait dix ans en l'hiver 26-27, il aurait eu 73 ans en l'an 100... et aurait alors remanié son texte entre 63 ans et 98 ans (68 ans si on accepte 95 comme soit l'année la plus probable de cette rédaction)

Si Jean était âgé de 15 ans en 27 (à 15 ans on est encore plus que probablement un enfant impubère à cette époque), il aurait eu 78 ans en l'an 100... et il aurait remanié son texte entre 68 et 103 ans… (72 ans si on accepte que 95 soit l'année la plus probable de la rédaction).

Au vu de l'ampleur et de la profondeur du travail de révision il me semble difficile de l'attribuer à un homme de plus de 70 ans de cette époque. Au total, même si on joue ici avec des chaînes d'estimations très subjectives, il me semble beaucoup plus raisonnable de considérer que Jean avait dix-douze ans lorsque Jésus l'a connu… Peut-être moins… et en tout cas moins de 15 ans car cela nous conduirait à 18 ans au moment de la passion, or à 18 ans, il n'aurait pu être au pied de la croix !

 

*4*

 

« Alors la mère des fils de Zébédée s'approcha de Jésus avec ses fils, et se prosterna, pour lui faire une demande. Il lui dit: Que veux-tu? Ordonne, lui dit-elle, que mes deux fils que voici soient assis, dans ton royaume, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche. Jésus répondit: Vous ne savez ce que vous me demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire? Nous le pouvons, dirent-ils. Et il leur répondit: Il est vrai que vous boirez ma coupe, mais pour ce qui est d'être assis à ma droite et à ma gauche, cela n'est pas à moi de le donner, sinon à ceux pour qui cela est préparé par mon Père. Les dix qui avaient entendu cela furent indignés contre les deux frères… » (Mt20,20-28)

Le rôle joué par la mère des deux fils de Zébédés dans les Evangiles montre que ces derniers étaient encore bien « sous son aile protectrice ». Dans une société patriarcale agraire, la mère et plus généralement encore la femme s'efface devant les responsabilités publiques de leurs enfants dès qu'ils atteignent l'âge adulte un témoignage de cette réalité peut être retrouvé par exemple en la réponse assez « sèche » de JC à sa mère à Cana (Jn2,4)).  L'intervention de madame Zébédé auprès de Jésus aurait été peu probable (et de toute façon aurait été censurée par les deux fils eux-mêmes) s'ils avaient été adultes. Qui de nous, adulte, avec l'intelligence et la sensibilité de Jean, aurait accepté d'être mis ainsi en porte-à-faux devant les autres par sa mère. Si (comme le suggère Marc) ce sont les fils eux-mêmes qui font la demande, alors cela ne confirme que d'avantage leur jeune âge et l'on comprend mieux pourquoi après les autres les grondent!

"Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, s'approchèrent de Jésus et lui dirent: Maître, nous désirons que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons. Il leur dit: Que désirez-vous (…) Les dix, qui avaient entendu, commencèrent à s'indigner contre Jacques et Jean. » (Mc10,35-41)

On ne s'étonne évidement pas de ce que le quatrième évangile ne mentionne pas cet épisode !

 

*5*

 

Un autre comportement infantile que le quatrième Evangile ne mentionne pas, c'est la réaction des fils Zébédé après un mauvais accueil de Jésus dans un village de Samarie ; ils proposaient en effet rien de moins que ...de faire descendre le feu du ciel pour le consommer (en supposant sans doute que Jésus allait se charger du problème technique)!

« Lorsque approchèrent les jours où il devait être enlevé du monde, il prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem et envoya devant lui des messagers. Ils se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains, afin de faire des préparatifs pour lui. Mais on ne le reçut pas, parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem. A cette vue, les disciples Jacques et Jean dirent: Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel et de les consumer? Il se tourna vers eux et les reprit sévèrement, en disant: Vous ne savez de quel esprit vous êtes (animés). Car le Fils de l'homme est venu non pour perdre les âmes des hommes mais pour les sauver. Et ils allèrent dans un autre village » (Lc9,51-56)

Cet épisode est probablement à l'origine du quolibet utilisé par Jésus pour surnommer Jean et son frère: "Fils du tonnerre" (Mc3,17)  (pas plus mentionné par le quatrième évangile évidemment… ce qui indique le ton sur lequel on peut le lire !). Quolibet gentil mais un tantinet ironique pour ces jeunes apprentis démiurges-justiciers ?... D'aucuns ont dit qu'il y avait peut-être là une allusion à un père de sang passablement soupe au lait… Possible, mais même cela n'effacerait pas la probabilité que les deux fils fussent très jeunes à l'époque des faits ; le quolibet ne siérait que très mal à des adultes !

 

*6*

 

La relation extrêmement affectueuse entre Jésus et Jean, malgré l'époque n'aurait pas manqué de choquer les disciples, les pharisiens et autres juifs si ce dernier n'avait pas été un enfant impubère (la culture juive réprouve l'homosexualité). Même dans ces cultures où il est permis aux hommes de toucher d'autres hommes en public (mais surtout pas les femmes, sauf la mère (...des règles encore observées dans la plus grande partie de l'Asie aujourd'hui!), la proximité de la dernière scène (Jn13,25 & Jn 21:20) pose problème. Pour le faire comprendre, il me suffit de rappeler les difficultés qu'ont connu les peintres chrétiens pour rendre cette scène visuellement « plausible »... Tout cela est encore plus flagrant si l'on veut bien se rappeler que tous les Evangiles montrent combien la relation des apôtres avec Jésus était imprégnée de craintes, de respects, de considérations hiérarchiques (prosternations, propos tenus à l'écart du maître, craintes de le réveiller...). Cette proximité de Jean durant le repas semble d'ailleurs avoir pu embarrasser quelques traducteurs qui à un « sur la poitrine de… » ont préféré un « vers la poitrine de… » voire carrément un « vers Jésus… », élisant du coup la sainte poitrine au nom d'une plus grande clarté d'intention… Honnit qui mal y pense !

« Et ce disciple se pencha sur la poitrine de Jésus et lui dit : Seigneur, qui est–ce ? » (Jn13,25)

« Pierre se retourna et vit venir à leur suite le disciple que Jésus aimait, celui qui pendant le souper, s'était penché sur la poitrine de Jésus et avait dit : Seigneur, qui est celui qui te livre ? » (Jn 21:20)

 

*7*

 

Revenons aux choses plus sérieuses. Par opposition aux autres évangélistes l'auteur du quatrième Evangile ne semble pas avoir été choqué par la nature financière de l'onction de Béthanie. Lorsqu'il cite la valeur de 300 deniers ce n'est pas pour mettre en évidence l'énormité d'un « gaspillage » mais uniquement pour charger Judas. Il le charge exactement comme un enfant l'aurait fait.

« Marie prit une livre d'un parfum de nard pur de grand prix, en répandit sur les pieds de Jésus et lui essuya les pieds avec ses cheveux; et la maison fut remplie de l'odeur du parfum. Un de ses disciples, Judas Iscariot, celui qui devait le livrer, dit alors: Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers pour les donner aux pauvres? Il disait cela, non qu'il se mît en peine des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il prenait ce qu'on y mettait. » (Jn 12,3-6)

Texte à comparer avec la version de Matthieu :

 « (…) elle répandit le parfum sur sa tête. A cette vue, les disciples s'indignèrent et dirent: A quoi bon cette perte? On aurait pu vendre ce parfum très cher, et en donner (le prix) aux pauvres. (…) Alors l'un des douze, appelé Judas Iscariot, alla vers les principaux sacrificateurs, et dit: Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai? (…) » (Mt 26,6-15)

Si c'est en tant qu'enfant que Jean a concrètement connu Jésus, il n'a jamais dû comme les autres le faire passer du registre « d'homme normal » à celui de « prophète », ou « Messie ». Pour faire court disons que pour Jean, Jésus a toujours été un Dieu ! Rien donc, ni avant ni après sa résurrection ne sera trop coûteux pour son culte. Il ne ressentira jamais le besoin de justifier ou dénoncer ce que le bon sens des autres apôtres dénonçaient ce soir là : 300 deniers, c'est énorme ! C'est l'équivalent d'un an de salaire ! Lorsque Jean sera devenu vieux, cette valeur énorme ne sera d'ailleurs même plus susceptible de choquer son entourage puisque les chrétiens auront alors déjà relégué aux oubliettes de l'indifférence ces trivialités de la vie matérielle pour mieux servir les exigences du sacré.

Lorsque Jean prête à Judas des intentions de vol on est sous une logique infantile. L'accusation est absurde puisque de toute façon cet argent ne faisait pas et n'aurait probablement pas fait partie de la bourse dont il avait la gestion. Judas faisait ce qu'en rhétorique on appelle une « hypothèse d'école » pour mieux dénoncer le scandaleux gaspillage. Cette accusation de voleur parait encore plus infantile si l'on veut bien reconnaître que l'appartenance aux 12 et la responsabilité de la bourse sont des signes de confiance accordés par Jésus à Judas. Pourquoi, soixante ans plus tard, Jean ne s'efforcerait-il pas de rectifier le tir ? Retournons la question: pourquoi s'étalerait-il sur cette déplaisante vérité ? Par soucis d'historicité ? Personne n'en demandait autant ! Un « judas-voleur » liquidait une question qui, comme le poids des 300 deniers, n'intéresse déjà plus personne à une  époque où la Rédemption est devenue le principal mobile de la crucifixion. Fallait-il plonger la jeune Eglise dans cette sinistre querelle de l'onction de Béthanie ? Que pouvait-on y gagner ? Noyer dans d'inutiles explications historiques la dimension théologique de la passion ? Justifier celui qui avait provoqué la mort du Christ ? Salir un petit peu plus quelques-uns des apôtres déjà martyrisés et béatifiés depuis qui étaient d'accord avec Judas à l'époque (voir la page consacrée à la trahison de Judas (nouvelle fenêtre qu'il suffira de fermer pour revenir à ce texte) pour aller plus loin dans l'analyse) ?

 

*8*

 

Depuis toujours on attribue à la jeunesse de Jean le fait qu'il soit arrivé au tombeau avant le « vieux » Pierre (47 ans à la passion si l'on se réfère à l'étude de Aulagnier (BC623) – cet âge aussi mériterait une solide analyse transactionnelles du groupe des 13 !).

Peut-être bien qu'en l'an 30 Jean était en effet déjà assez vieux pour s'essouffler moins vite que son aîné mais il semble tout de même que malgré son excitation du moment il fut encore trop jeune pour oser entrer seul dans le sépulcre ouvert ...d'autant plus que le linge abandonné là, à portée de regard, pouvait simplement laisser croire que le cadavre nu en décomposition pouvait être vu quelques coudées plus loin… Oserions nous penser que c'est par respect pour les cheveux gris de Pierre qu'il a renoncé pendant ces minutes folles à recevoir la confirmation de l'éventuelle résurrection de son maître adoré ? Non, il avait peur !

 

*9*

 

Jean n'a pas eut d'autorité notoire lors de la naissance de l'Eglise… Il est hors des grands débats qui opposent Pierre, Paul et Jacques (le « frère de JC » par opposition à Jacques le majeur, frère de Jean). Pourtant l'affection particulière de Jésus avait pour lui et la forte personnalité littéraire qu'il manifestera plus tard aurait permis à Jean d'être absolument essentiel dans ces débats s'il avait à cette époque déjà eut un âge de soldat.

Jean n'a pas été absent parce que, par exemple, il serait parti trop loin pour pouvoir participer aux conciles décisionnels (comme ce fut semble-t-il le cas pour d'autres apôtres). Non seulement Jean est resté dans la proximité des sphères « conciliaires » (Pierre, Paul, Jacques…) mais il a même accompagné Pierre lors de ses premières démarches évangélisatrices.

 

*10*

 

Il y a quelques "contre arguments" qui vienne directement à l'esprit lorsque l'on pense à un Jean enfant. Ils me semblent possible de les dépasser.

« Puis il dit au disciple: Voici ta mère. Et dès cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » (Jn19,27) 

Jean, après avoir reçu Marie pour mère dit donc qu'il « la prit chez lui ». Où se situe ce « chez lui » ? N'est-ce pas simplement chez les Zébédé puisque la mère de Jean semblait, elle aussi, suivre Jésus et devait donc avec les autres femmes du groupe bien connaître Marie. Il nous serait même permis de penser que se fut Marie qui prit en charge Jean les premières années, avant une inversion des rôles, car Jean, en rédigeant ce texte 60 ans plus tard, ne se serait pas exprimé autrement au vu de ce que représente une femme dans une culture agraire patriarcale.

 

*11*

 

A la première lecture, l'appel des deux disciple de Jean-Baptiste pourrait aussi paraître incompatible avec un « Jean-enfant). Et pourtant…

« Le lendemain, Jean (Baptiste) était encore là, avec deux de ses disciples; il regarda Jésus qui passait et dit: Voici l'Agneau de Dieu. Les deux disciples entendirent ces paroles et suivirent Jésus. Jésus se retourna, vit qu'ils le suivaient et leur dit: Que cherchez-vous? Ils lui dirent: Rabbi--ce qui se traduit: Maître, où demeures-tu? Il leur dit: Venez et vous verrez... » (Jn1,35-39)

Ce passage du quatrième Evangile laisse entendre que Jean fut disciple de Jean-Baptiste à l'époque du baptême de Jésus... Aurait-il formulé de texte autrement s'il avait été un enfant accompagnant André (plus vieux) chez le Baptiste (« des élèves du catéchisme » comme on dirait aujourd'hui) ? « Disciple » pourrait être un mot excessif chargé d'éluder une fois de plus qu'il ne fut « qu'un enfant » à l'époque. S'il avait été un « vrai » disciple du Baptiste, les choses ne se seraient pas passé de cette manière !

Pour le comprendre, il faut d'abord remarquer que Jean (suivit en cela par les grandes Traditions ecclésiales), ignore ou feint ignorer que Jean-Baptiste n'était pas entièrement abandonné à la cause de Jésus. C'est pourtant une évidence à la lecture de Luc et Matthieu qui n'avait pas la moindre raison d'inventer ce qu'ils en disent : Jean Baptiste en prison aurait envoyé quelques-uns de ses « vrais » disciples pour interroger Jésus sur son identité.

« Or Jean (baptiste), dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Et il envoya dire par ses disciples: Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre? Jésus leur répondit (…) » (Mt11,2-6)

« Jean (baptiste) appela deux de ses disciples et les envoya vers le Seigneur, pour lui dire: Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? Arrivés auprès de lui, ces hommes dirent: Jean-Baptiste nous a envoyés vers toi, pour dire: Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? (…) » (Lc7,18-23)

En bonne logique, si Jean Baptiste avait pleinement compris Jésus comme étant le Christ, dès le départ, il  ne se serait pas contenté « d'envoyer » Jean et André à sa suite de Jésus, mais bien tous ses disciples... Or beaucoup des disciples de Jean-Baptiste non seulement ne sont pas devenus chrétiens mais même ont prêché une « autre religion » après la mort de leur maître.

« Pendant qu'Apollos était à Corinthe, Paul, après avoir traversé les hauteurs du territoire, se rendit à Éphèse. Il rencontra quelques disciples et leur dit: Avez-vous reçu l'Esprit Saint quand vous avez cru? Ils lui répondirent: Nous n'avons même pas entendu dire qu'il y ait un Esprit Saint. Il dit: Quel baptême avez-vous donc reçu? Ils répondirent: Le baptême de Jean(baptiste). Alors Paul dit: Jean (baptiste) a baptisé du baptême de repentance; il disait au peuple de croire en celui qui venait après lui, c'est-à-dire en Jésus. Sur ces paroles, ils furent baptisés au nom du Seigneur Jésus. Paul leur imposa les mains, et le Saint-Esprit vint sur eux; ils se mirent à parler en langues et à prophétiser. Tous ces hommes étaient au nombre de douze environ. » (Ac19,1-7)

 

*12*

 

Pourraient suivre une longue liste de tout petits indices dont seul l'ensemble permet d'appuyer la thèse d'un Jean enfant. C'est à une appréhension des textes plus globale qu'analytique que j'invite maintenant…

Ainsi le petit « chouchou » de Jésus, comme le veut la logique possessive de l'enfance, n'a ni apprécié ni retenu que Jésus ai dévolu une tendresse pour d'autres que lui. Il ne parle pas de ces enfants que Jésus a fait venir à lui ni de ce garçon de Naïm qu'il a rendu à sa mère ...Mais par contre il a retenu le "nolli me tangere" destiné à Marie de Magdala, et il prétend que c'est sur les pieds de Jésus que le précieux parfum de Béthanie a été répandu (le changement est beau car même si l'intention affectueuse et la proximité de Marie en prend un coup et que sa dépense devient absurde, symboliquement, il y a une plus-value d'honneur pour Jésus: encore aujourd'hui dans certains pays, pour exprimer une grande considération vis-à-vis de quelqu'un on lui touche les pieds avec une main avant de se toucher son propre front; une manière de dire : « la partie la plus vile de ton corps est encore plus noble que la partie la plus noble du mien »)

C'est aussi l'enfant qui aimera entendre le coté paternaliste des propos de Jésus (les autres évangélistes insistent moins sur ces métaphores pastorales qui leur donne fonction de brebis dociles, de moutons conformistes !). La vieillesse du Jean-écrivain, après plus de soixante ans de purifications de sa sensibilité et de méditations pourra retrouver sans en rougir tous ces délices qu'a pu ressentir le petit enfant pur qu'il était lorsqu'il était dans les bras de Jésus à écouter ces métaphores…

 

*Conclusion*

 

L'exégèse historico-critique nous laissait à penser que l'auteur principal du quatrième évangile s'y est prit à deux fois pour rédiger le texte… Il ne faut même pas être un expert pour se rendre compte, après la lecture de cette thèse, de cet étonnant paradoxe :  les deux styles qui se mêlent dans le quatrième Evangiles sont vraiment très différents mais ils semblent effectivement issus d'un seul et même auteur ! Si cet auteur fut l'apôtre Jean lui-même (ce qui n'est malgré tout encore qu'une hypothèse), le fait qu'il fut enfant lorsqu'il a connu Jésus justifierait mieux que par un simple délai entre sa première et sa deuxième rédactions, pourquoi ces styles sont à ce point différents ; la différence du regard entre un vieillard et un homme mûr sur sa propre enfance est beaucoup plus grande que la différence du regard entre un vieillard et un homme mûr sur sa propre vie de jeune homme. Les contraintes mnésiques ne sont pas les mêmes. Le souvenir d'enfance se plie plus facilement qu'un souvenir de la période adulte à l'une ou l'autre conviction ou nécessité idéologique.

En d'autres mots, pour rédiger cet Evangile, une sensibilité d'adulte ne suffit pas. Une sensibilité de vieillard ne suffit pas non plus… Il fallait aussi ces miettes fabuleuse d'une enfance bouleversée. Il me semble permis de penser  que d'une manière très globale, le quatrième évangile ou du moins de la dernière de ses deux principales rédactions ("Jn2b" selon la terminologie de Boismard) relève de la pensée d'un vieillard qui raconte des souvenir qui ont bouleversé son enfance. Le « petit Jean » à l'âge où l'on se cherche un nouveau père a été absolument remué, presque écrasé par cette puissante et quasi surréaliste personnalité de Jésus qui de surcroît lui donnait un statut de « chouchou ». Le vieillard qui en parle plus de soixante ans après a retenu l'ombre du Dieu dont il avait la faveur plus que l'homme... Il n'y a donc plus lieux de s'étonner du caractère emphatique, pompeux, solennel, un peu paranoïde et superstitieux (utilisation surabondante des chiffres sacrés dans la composition) de son texte...

Il convient d'ajouter enfin que Jean lui-même devenait plus et plus, en vieillissant, un vieillard « sacré » : le dernier survivant de l'épopée évangélique ! Cela certainement explique aussi quelques licence stylistique dont il faudra tenir compte en relisant la « deuxième  rédaction » de son Evangile… On ne peut malgré tout pas tout mettre sous le compte d'une profondeur contemplative !

 

Bruxelles - 1992-4

Dernière correction

Chiangmai - Septembre 2007

 

 

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