Retour au menu religion - Accueil de Stylite.net

Egologie et spiritualité

 

L'expérience spirituelle

- Deuxième partie -

 

Première partie - Troisième partie

Jusqu'ici j'ai analysé l'expérience spirituelle («mes» expériences) par ses manifestations les plus extrêmes, celles qui courtisent les frontières de la décompensation psychotique: des «crises», comme des crises de nerfs, mais qui me faisaient pleurer de joie… Je devais commencer par là parce que c'est la force de ces crises et ce qu'elles me donnaient comme énergie pour les semaines qui les suivaient qui m'ont fait quêteur de Dieu.

Il ne faudrait pas pour autant négliger ce que je pourrais appeler la spiritualité ‘en mode mineur', celle de tous les jours dont la production de plaisirs n'est certes pas suffisante pour vivre heureux mais suffisante pour survivre.

Ici aussi, pour éviter de me perdre dans des abstractions, je dois partir du concret, identifier des faits précis, pour pouvoir y repérer des traits caractéristiques et faire la distinction nette entre ce qui relève du spirituel et le reste.

‘'…Je suis en train de rouler en moto au cœur du désert égyptien. Un discret appel spirituel, comme un besoin de pisser, me demande d'arrêter. Je m'arrête, j'éteins le moteur et je suis bien, très bien… Je suis tout plein d'une présence qui a un nom: Jésus-Christ… Le plaisir que j'éprouve ici n'a pas grand chose à voir avec mes désirs… Un plaisir sans désir…‘'

‘'…Je me promène en ville. Je rentre dans une vieille église parce quelque chose en moi de très discret m'invite à y entrer. Je m'assieds. Je murmure peut être l'une ou l'autre prière machinalement parce que c'est une attitude qui sied au lieu… Mais surtout, je suis bien! Pas de désir satisfait; satisfaction sans objet… Dieu est là. Je ne demande rien. J'ai…'‘

‘'…Je termine de faire l'amour. Le plaisir n'a pas été énorme mais qu'importe puisque le désir, lui, a été apaisé. Son corps s'est maintenant endormi encore nu contre mon flanc. Je m'assieds en m'efforçant de le laisser endormis et je le contemple. Dieu est là, non pas entièrement dans la splendeur de ce corps ni dans sa respiration mais aussi dans l'instant, dans mon âme émerveillée, dans cette complicité de tout à tout pour rendre le moment possible et parfait. Je ne désire rien et jouis de recevoir encore… Une paix… une grande paix…'‘

La paix est commune à tous ces instants de grâce. Le silence aussi, qui parle à sa manière, même s'il y a le vent entre les dunes de sables, le bruit des autres dans l'église pas tout à fait vide, la TV allumée chez le voisin… L'absence de désir, la paix, le silence …et «la glu» de Dieu partout jusqu'au cœur de mes neurones et sans laquelle le bonheur passager ne serait pas un bonheur spirituel mais un simple repos de guerrier. «Dieu», «Jésus Christ», pour d'autres «la Vierge» peut-être, mais en tout cas quelque chose d'immensément religieux… difficile d'expliquer cette glu qui colle vraiment à tout dans ces moments… Ineffable en fait… Mais par contre très perceptible.

‘'…Je suis plongé dans le silence, concentré sur ce silence et je sais instantanément que je suis dans la chair du religieux – ou qu'au contraire, je n'y suis pas…‘'

‘'…Je me lève au cœur de la nuit. Je donne à l'instant autant de solennité que solennité se peut. Debout, à genoux ou en lotus, j'ose enfin dire à mi-voix, comme si j'étais avec d'autres (mais ‘je est un autre' n'est-ce pas?) : « Mettons-nous en présence du Seigneur ». Et parfois, souvent même, Il arrive! Je le sais et le sens! Tout mon corps est sous son charme et je réalise qu'un sourire à peine perceptible s'est gravé sur mon visage.

Parfois, souvent même, rien… Le vide… Je ne sais plus pourquoi je suis là, dans cette attitude désuète, ridicule… Je L'appelle encore et il ne vient pas…‘'

De cette énumération de quelques faits tout simples et probablement banaux, je peux quand même tirer une intuition qui n'est pas neutre: si je veux bien ne pas trop demander, je peux recevoir, mais en agissant! Me lever le matin très tôt et dire simplement pour commencer tout: « Mettons nous en présence du Seigneur », c'est à ma portée. Arrêter le moteur et écouter le silence, c'est à ma portée. M'asseoir dans une église, c'est aussi à ma portée. Ca ne donne pas toujours des fruits mais ça en donne souvent. Peut-être même de plus en plus souvent si je répète ces attitudes?

Contempler un beau corps endormis à mon flanc après le plaisir, c'est malgré tout un peu plus compliqué parce qu'il y a une troisième personne. C'est comme lorsque je suis en présence du prisonnier ou du malade… Il y a en mon chef peut-être un peu trop de désirs, d'interpellations, de compassion, de devoirs (…) pour que le bilan soit « in fine » très intéressant sur le plan spirituel; je suis peut-être trop distrait par les dimensions psychologiques, professionnelles, éthiques et sexuelles de l'évènements que pour me concentrer sur sa dimension spirituelle.

En d'autres mots, lorsqu'il y a trois personnes dans la partie, je risque fort d'être placé au-dessous des conditions requises par la joie spirituelles (j'hésite pourtant à l'affirmer lorsqu'il s'agit de cet instant qui suit le plaisir d'un partenaire… C'est la suite qui peut se dé-spiritualiser, lorsqu'il est question de se séparer, de se ‘dé-symbioser'…)

**

Et le retrait monastique ?

Oui pour l'expérience spirituelle en ‘mode mineur'. Ce milieu se prête bien au silence, aux petites solennités du cœur, à ‘l'arrêt du moteur', à la pause dans l'église, au lever très matinal, à la prière du cœur. La vie relationnelle y est simplifiée par un bon filtrage à l'entrée qui fait que globalement la communauté monastique semble tout de même moins ‘dangereuse' à vivre qu'un partenaire dans une vie de couple par exemple. Il n'y rien de la splendeur de la sexualité humaine, mais la symbiose entre les frères y signifie tellement plus que la simple cohérence d'une entreprise économique ou d'une ruche.

Le milieu monastique me protège aussi des distractions comme l'engagement social, la compassion, la propriété et la sexualité qui certes peuvent êtres spirituellement utiles, mais sont finalement globalement plus contraignantes que productives pour une personne structurée mentalement comme je le suis.

Et l'art alors, que je disais être susceptible de privilégier l'expérience spirituelle en ‘mode majeur'? Hélas, je crains que le monastère m'y expose moins que la vie mondaine. Quoi que? L'art est autant dans le «regard» que dans le «regardé». Si le retrait monastique privilégie la rumination, il privilégie certainement la qualité du «regard». (N'est-ce pas d'ailleurs la définition de l'attitude contemplative?)

Reste la question du «regardé». Pas de Modigliani aux murs des cellules, pas de Tarkovski, pas de Jean Sébastien Bach, pas de… Enfin tout cela dépend de l'abbé puisque Benoît n'en parle pas. Il y a quand même de bonnes bibliothèques dans certaines abbayes et parfois de petites médiathèques et de plus en plus une connexion à Internet (qui rattrape au galop le rôle des bibliothèques monastiques du moyen-âge).

Parlant d'Art, je ne peux quand-même pas faire abstraction de sa troisième dimension à côté du «regard» et du «regardé» il y a encore «l'acte créateur»! C'est sa dimension la plus forte, la plus contemplative, la plus sincère. Elle précède le «regard» et le «regardé», au moins dans le chef de l'artiste (c'est plus complexe évidemment mais peu m'importe ici). Il n'est pas donné à tous d'être créateur, mais moi j'en suis un. Ma créativité ne vaut pas grand chose au regard de la créativité du monde culturel, mais elle existe et je l'ai repérée …Elle fut même ‘consacrée' en moi par une expérience spirituelle particulièrement forte et dédiée qu'il n'y a pas lieu de raconter ici. Pour moi, pas moyen de faire l'impasse sur ce sujet! Le monastère qui ne favorise pas l'art et la créativité ne sera pas le mien. (La créativité est à mes yeux la plus intrigante des relations avec le Bon Dieu. Mystique en herbe ou grand spirituel, l'artiste sait qu'il se querelle avec son Créateur: danse des visages et des masques, des illusions et des allusions… Il écorche Dieu pour en sucer la moelle… La lutte peut se résoudre en une étreinte.)

Art et monastère… favoriser une association plus systématique? Oui, mais où? Il me manque un Ordre qui lui soit plus spécifiquement attaché.

Parlant de spiritualité en ‘mode mineur' et de vie monastique, je devrais m'attarder plus sur ce que la méditation a à offrir. En Orient, la méditation est même en première ligne dans le travail spirituel de beaucoup de moines non chrétiens. La méditation dont je parle ici est un effort de la lucidité pour distinguer le «je» de ses accidents et de son milieu. En fait ce travail de lucidité est aussi et surtout, par nature, un moyen de «distiller» la composante purement spirituelle des autres composants de ma vie.

Il est clair pour moi qu'effectivement le vipassana (seule forme de méditation à laquelle j'ai été initié) est un excellent moyen pour libérer le cœur de mon cœur des distractions psychologiques, sexuelles, physiques, sociales et même intellectuelles.

Plus loin encore, le vipassana permets de disséquer l'intimité du «je». Lorsque je déshabille mon «je» de tout ce qui en lui est ‘accidentel' (donc ‘en «je» ou par «je» mais pas «je»') comme la douleur, le froid, l'ennui, l'envie de dormir, l'anxiété, l'impatience (…), le «je» tout nu se révèle être une ‘circulation' plus qu'une ‘substance', une relation dynamique (d'aucun dirait ‘libre') entre trois parts plus ou moins substantielles : un roc et une double altérité mystérieuse. Dans cette double altérité mystérieuse où circule le «je», il y a à la fois de l'ineffable qui est ineffable parce qu'encore inconnu (la face cachée du roc en quelque sorte, que le « je » explore tant bien que mal) et de l'ineffable qui est ineffable parce que radicalement ‘Autre'.

Oui, le méditant risque bien de découvrir qu'il y a au cœur de son identité, au cœur de ce qui établis sa frontière avec le monde des autres, une circulation avec «l'Autre» qui est le champ de MON «Non-Être», MON «manque d'être»… Cet «Autre» est en moi ce que «les autres» sont hors de moi. Cet «Autre», je le sens très impliqué dans ma jouissance spirituelle ( qu'elle soit en mode mineur ou majeur). Cette jouissance est toujours une confrontation entre soit le «je» et le «non-je au sein du je», soit le «je» et un « non-toi » au sein d'un «toi» dans la figures plus compliquées de la jouissance spirituelle à trois… Mais le «je» mobile et imparfait (structurellement dépendant de l'existence du roc et de son mystère) aspire à retrouver en «je» ou en «toi» ce «non- je/non-toi» pour s'y déployer comme une goutte dans l'Océan.

Tout cela semble aussi confus que les spéculations sur la Trinité ; je m'écarte trop de l'évidence simple qui doit rester au cœur de ces pages…

 

Belgium - February 2007

 

Première partie de ce texte

Troisième partie de ce texte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

retour au menu "Ego & spiritualité"

Retour au menu "religion"

Retour à l'accueil de "Stylite.net"

______________________

paul yves wery - contact@

STYLITE.net - AIDS-HOSPICE.com - PREVAIDS.org