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Egologie et spiritualité

 

L'expérience spirituelle

- Troisième partie -

L'expérience mystique et la santé mentale

 

Première partie - Deuxième partie

(Je présuppose ici que mon lecteur connaît ce qui fait la différence entre la psychose, la névrose, la dépression et le banal malaise psychologique...)

Les mots manquent pour décrire ou expliquer l'expérience mystique. Banalité que de le dire. Mais lorsque l'expérience est très forte – et Dieu sait qu'elle peut l'être ! – l'intelligence s'inquiète, le médecin se réveille, le sage se méfie. Il faut oser confronter une telle expérience à la question de la santé mentale. Mais par la nature même du sujet et par honnêteté intellectuelle, je ne puis partir que de …MON vécu. Les métaphores ambiguës voire les abus de langages, sont vraiment trop communs dans la littérature mystique que pour me permettre d'en faire usage ici!) En termes scientifiques, mes analyses ne valent donc pas plus que de mauvais poèmes. Il fallait que ce soit avoué.

-Névrose banale-

Le malaise psychologique que j'ai connu durant mon enfance et mon adolescence (timidité maladive, manque de confiance en moi, épanouissement sexuel difficile…) ne me rendaient ni plus ni moins apte à ressentir des jouissances mystiques. Je le dis d'autant plus nettement que je puis comparer ces périodes difficiles à une éclipse de deux années durant mon adolescence qui furent particulièrement heureuses, libres et épanouies (entre 17 et 19 ans, la plus belle part de ma vie). Il ne me semble donc pas important de pousser plus loin l'analyse.

-Dépression-

J'ai déjà longuement décrit ce monstre cruel que peut être une dépression. Je dois simplement ajouter ici que si j'ai moi aussi souffert de cette maladie de l'âme, elle ne m'a blessé qu'à la fin d'une période spirituellement vide particulièrement longue (au bas mot une dizaine d'années qui m'avaient conduit aux frontières de l'athéisme…).

J'aurais envie de dire que cette longue absence d'expérience religieuse fut la cause d'une dépression mais ce ne serait pas tout à fait honnête; je peux très précisément énumérer les causes de cette dépression qui étaient manifestement exogènes dans mon occurrence. Tout au plus puis-je affirmer – et ce n'est pas sans importance dans le propos – que c'est au moment où j'en ai eu le plus besoin que l'expérience mystique m'a le plus manqué .

Comme j'ai par ailleurs reçu ma vocation religieuse alors que je n'étais pas encore pleinement guéri de cette dépression, j'en arrive personnellement à cette conclusion : la dépression, même si elle ne semble pas favoriser la jouissance spirituelle l'autorise. Il n'est pas impossible par contre que l'expérience mystique puisse prévenir la dépression voire hâter sa guérison.

-Psychose-

Dans ses formes paroxysmiques, l'expérience spirituelle ressemble en bien des points à une crise psychotique. J'ai relativement vite compris cette embarrassante ambiguïté. Je m'adonnais donc à quelques recherches critiques. Les conclusions mi-figues mi-raisins, au début, encourageaient ma pudeur sans plus. Je restais secret sur ces questions intimes par crainte de passer pour un fou (…mais une autre pudeur, plus spontanée et plus impérieuse régissait la question mystique dès ma plus tendre enfance parce que le plaisir mystique ressemble au plaisir sexuel. Je devais me taire simplement parce que la nature incline à cette discrétion pour toutes les formes de jouissances sexuelles. Il fut un temps d'ailleurs pendant lequel j'aimais utiliser la formule «orgasme religieux» lorsque je pensais à la question mystique).

En mon for intérieur, je n'ai évidemment jamais pu confondre l'hallucination et l'expérience mystique. La distinction est devenue plus claire encore lorsque j'ai commencé à fréquenter les unités psychiatriques dans le cadre de mes études de médecine. Je me souviens en particulier d'un patient qui entendait des voix qui lui ordonnaient de boire son urine et qui, etc. Je n'avais pour ma part jamais eu l'impression d'entendre des voix ni surtout pu associer l'expérience mystique à la moindre contrainte comportementale!

Mes conclusions étaient très infantiles bien-sûr, mais même si ma recherche nosologique ne donnait pas de résultats plus nets, je «sentais» des différences irréductibles. La principale étant certainement que les expériences mystiques, plutôt que de me distancer du réel semblait m'en rapprocher puisqu'elle semblait m'armer mieux pour m'y confronter. En plus, l'expérience mystique non seulement ne me faisait jamais souffrir, mais me donnait une énergie créatrice et volitive énorme. Elle respectait parfaitement la toute puissance de l'altérité et semblait même m'en dévoiler l'ampleur non pour augmenter mon anxiété mais, paradoxalement, pour m'inviter à l'aimer.

Aujourd'hui, je ne prendrais évidemment pas ce risque de me réessayer à cette recherche nosologique si je n'avais pas derrière mes convictions qui n'ont pas changé l'appui d'un courent de chercheurs qui donne à cette distinction des allures de plus en plus scientifiques. L'expérience mystique a beau être par excellence une expérience subjective, on commence néanmoins à savoir l'approcher par des outils de psychométrie… Certes on reste encore dans des sphères floues qui pourraient faire sourire les amateurs de sciences exactes mais on s'écarte de plus en plus des simplismes époustouflants de la psychiatrie verbeuse traditionnelle. Je conseille à mon lecteur de lire par exemple une belle petite synthèse sur ce sujet faite en 2000 à l'université de Montréal (beaucoup d'études similaires sont accessibles sur le web). Ce travail a le mérite de faire comprendre relativement clairement pourquoi la science n'est plus tout à fait désarmée en la matière.

-La neurologie-

Une maladie neurologique n'affecte pas nécessairement la santé mentale. Ainsi certains accidents vasculaires, certaines tumeurs ou certaines dégénérescences… Mais la frontière n'est pas toujours évidente; sans électroencéphalogramme le diagnostic différentiel entre l'épilepsie focale (dite «petit mal») et la crise psychotique ou l'expérience mystique en est un bel exemple pour notre propos.

Jusqu'à preuve du contraire, on pourrait considérer que ‘certaines' expériences spirituelles pourraient bien n'être que des formes particulières du «petit mal». Une telle hypothèse tient nettement mieux la route que celle qui confond la crise mystique avec la psychose. A vrai dire je n'ai pas vraiment renoncé à cette manière de voir qui place alors l'expérience spirituelle dans la catégorie des symptômes d'un «disfonctionnement» organique.

J'ai mis le mot «disfonctionnement» entre guillemets car il est facile pour le philosophe ou le thérapeute de comprendre combien l'usage d'un tel mot est ici dangereux. Il n'est nécessaire de parler ni de «disfonctionnement» ni de «pathologie» lorsque le ‘symptôme' n'est ni désagréable, ni handicapant, ni asocial. Tout au plus pourrait-on parler de marginalité (encore qu'à en croire certaines statistiques, il devient même inadéquat de parler de ‘marginalité' ! Si effectivement 25% des personnes interrogées par certaines études reconnaissent connaître peu ou prou de tels ‘symptômes' à l'un ou l'autre moment de leur existence cette population devient du coup moins ‘marginale' dans notre société que celle les fillettes impubères ou les vieillards. Cela nous ramène d'ailleurs indirectement à la pudeur sur ce sujet et dont je parlais plus haut.)

Au nom de quelle religion rationaliste incapable de produire assez de sens pour vivre irait-on psychiatriser ce qui procure à la fois plaisir et sens ? Cette "maladie"-là, je pourrais bien bénir le ciel d'en souffrir et même prier le bon Dieu de m'en accabler le plus possible! Il faut bien se rendre compte qu'en classifiant ainsi l'expérience mystique dans les disfonctionnements neurologiques, on risquerait de devoir y classer toutes sorte d'autres expériences dont l'orgasme sexuel et certaines phases du sommeil naturel évidemment… On voit clairement les limites d'une telle approche «pathologisante».

In fine, une conclusion simple s'impose: la médecine n'a toujours pas beaucoup à m'offrir ni pour privilégier l'expérience ni pour l'expliquer. Tout au plus la médecine peut-elle m'aider dans mon travail méditatif.

 

 

Belgium - February 2007

Chiangmai (Thailand) - February 2008

 

Première partie de ce texte

Deuxième partie de ce texte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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