Est-ce mépriser le Dieu de la religion chrétienne que d'admettre qu'un formatage symbolique est une condition préalable pour en parler ? Est-ce faire atteinte à l'universalisme chrétien que de cadrer cette universalité dans l'ordre symbolique particulier qui l'énonce ? Etc.
Non ! C'est l'inverse bien entendu ! Certain ne voudront peut être pas le comprendre (ont-ils à le comprendre ?). Mais en disant le mot « Dieu » j'ai déjà porté atteinte à sa nature pour l'avoir enfermé dans l'espace que l'ordre symbolique judéo-chrétien met à la disposition du discours religieux. Un ordre symbolique découpe le réel d'une manière qui est en quelque sorte « arbitraire ». Des entités bien distinctes dans un certain ordre symbolique seront fusionnées, négligées, incomplètement circonscrites dans un autre. Il n'y a pas identité entre un paquet de mots issu d'un ordre symbolique et le réel. Mais il y a des paquets de mots différents qui approchent le réel différemment comme des modèles physiques parfois incompatibles entre eux approchent plus ou moins convenablement la nature des astres.
La conscience qui se débat dans un ou plusieurs ordres symboliques ne « calcule » le réel que par la manipulation des unités que ces ordres isolent du réel. Il me semble évident que celui qui a l'usage de plusieurs ordres symboliques acquiert une perspective qui est plus que l'addition pure et simple des connaissances que pourrait produire chacun de ces ordres… Parce qu'il y a des chevauchements, des similitudes et des distinctions nettes entre les découpages du réel par deux ordres symboliques différents, une nouvelle perspective naît de leurs confrontations. Cette perspective est en quelque sorte comme un troisième ordre symbolique et met plus ou moins en lumière les limitations « axiomatiques » de chacun des ordres.
De la même manière, celui qui ne s'est pas plongé radicalement dans un nouvel ordre symbolique, croyant se débattre dans ce nouvel ordre n'usera en fait que des concepts au sens erronément « encadré » et se perdra vite hors de la sphère qu'il croyait atteindre – Je pense ici par exemple aux abus de langages tellement fréquents chez les « touristes spirituels » occidentaux lorsqu'ils parlent de réincarnation ou de la compassion bouddhiste.
Malgré les apparences, on n'est pas ici dans de des spéculations sans importances. Dans le Bouddhisme thaïlandais par exemple, il n'y a pas entre les dieux et les hommes cette hiérarchie que naturellement les Chrétiens imaginent ; Bouddha qui était un dieu dans son avant-dernière incarnation a dû redevenir un homme pour être capable d'atteindre l'illumination ! Si l'on veut bien scruter les significations de ceci, on n'osera plus dire avec trop de légèreté que le Bouddhisme est incompatible (ou compatible) avec le monothéisme et le personnalisme chrétien! Derrière de vagues similitudes langagières on traite de sujets vaguement identiques de manière totalement différente! Du contenu sémantique inclus dans le mot judéo-chrétien «Dieu» on retrouve quelques traces à la fois dans le «Nirvana» et dans «Bouddha»… Laissons aux simples de dire que le Bouddhisme n'est pas une religion et que d'ailleurs Bouddha refuse de se considérer comme un dieu; ce n'est pas de la divinité chrétienne que Bouddha parlait! Même chose pour la compassion, la vie (…)
Cela conduit au paradoxe suivant: l'universalisme chrétien est bien plus universel lorsqu'il accepte de considérer l'universalisme bouddhiste par exemple. Le croyant y gagne l'intuition d'un réel indicible plus vaste que chacun des langages n'approche qu'incomplètement. Il perçoit mieux les limites sémantiques de ce qu'il disait en parlant de l'universalité. La perception de cette sorte particulière d'incomplétude langagière m'oblige à «universaliser d'avantage» l'usage du concept d'universalité en théologie.
J'en arriverais même à avoir peur d'abuser Dieu en disant «Dieu»… et l'on admire le Judaïsme qui a toujours eu un malaise avec l'usage du nom de Dieu.
Lorsque le Christianisme issu du Judaïsme a autorisé un usage plus libre du nom (et de l'image) de Dieu, pour la trop simple raison qu'Il se serait incarné, il a aplati le respectueux soupçon critique me semble-t-il. Mais il ne l'a aplati que pour l'intellectuel et le théologien en fait car ipso facto cette petite «révolution culturelle» allait bouleverser un peu l'ordre symbolique dominant en autorisant maintenant une proximité au Divin inédite jusque là. Cette nouvelle proximité, l'air de rien, rapprochait aussi la sphère religieuse chrétienne de la sphère religieuse bouddhiste: la question religieuse ne se débat plus au temple ou au ciel mais au cœur de notre cœur… là même où le Bouddhisme avec une terminologie qui lui est propre essaye de manœuvrer pour transcender des tendances projectives, abusives, narcissiques, assimilantes, déniantes, anthropomorphiques (…) qui parasitent l'expérience spirituelle.
Faut-il vraiment continuer de parler d'universalisme (de catholicité!) à partir du moment où l'universalité est aussi recadrée par un ordre symbolique spécifique ? Oui bien sûr. La charité est une valeur universelle! Et l'on oserait même encore dire «Nul salut hors du Christ» dès que l'on sait que le christianisme a créé le vocabulaire et l'espace symbolique où se déploieront et le mot «Christ» et le «salut» auquel il réfère.
Le monde des scientifiques au moins pourra comprendre facilement cet apparent paradoxe en se rappelant que la géométrie euclidienne est tout à fait «universelle» dans un espace euclidien! (En termes scientifiques, on préfère dire «objective» ou «capable de produire des invariants»). Rieman n'invente pas une géométrie plus universelle; il crée une géométrie qui a la même «objectivité» mais dans un espace qui n'est plus euclidien (plus d'une perpendiculaire à une droite passe par un seul et même point, la droite se retrouve elle-même à une distance relative à la courbure globale de l'espace imaginé, etc.). Le modèle géométrique auquel la nature ressemble le plus est, semble-t-il, celui de Rieman. C'est aux expériences de le confirmer… mais cette question est d'une autre nature. Même si le raisonnement seul, lorsqu'on le confronte à la contemplation du temps, plaide pour un espace-temps relativiste, même si la raison confrontée à la contemplation de «ce-temps-là» (mesuré par un algorithme qui inclus le caractère particulier de la vitesse de la lumière) conduit aussi à penser que l'espace est courbe, cela ne permet pas de déduire que l'espace courbe est plus «universel» que l'espace euclidien. Si aucun indice de la physique expérimentale ne venait confirmer sa thèse, Rieman ne serait que l'auteur d'une belle masturbation mathématique sans ampleur physique. Chacun des deux modèles géométrique est totalement universel («objectif») puisque chacun produit des invariants indiscutables pour les divers observateurs répondant à quelques conditions explicitement exprimées.
L'adéquation d'un modèle intellectuel (mathématique par exemple mais religieux aussi bien!) plutôt qu'un autre aux intuitions générées par l'observation des faits (physiques par exemple mais spirituels aussi bien!) n'est pas une question d'universalité… L'universalité est une qualité générée par un ordre symbolique donné et dans lequel sa portée sera confinée.
Chiangmay, 2006.
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