Retour page précédente - Accueil - Menu - AA - AA - Lecture sur laptop ou PC - English -

.

LA LIBERTE, LA SCIENCE ET LE CHRISTIANISME...

Abstract: Pour un chrétien, la liberté est TOTALEMENT compatible avec les sciences les plus rigoureuses...

Supposons un évènement quelconque inattendu, un signe de ce que ma vie mentale ne m'avait pas encore tout prédit... Dans le meilleur des cas ce que cet évènement offre à ma perception se laissera capturer par un filet tissé d'espace et de temps.

Peut importe que ce soit moi ou non qui ait méticuleusement tissé les mailles de ce filet. Peut m'importe que ce filet existe en soi ou qu'il ne soit qu'un artifice de mon cerveau en recherche d'un langage «clair et distinct»… Cela ne change pas vraiment le problème qui me préoccupe ici.

Supposons donc que ma perception me donne de ressentir cet évènement imprévu en un lieu ‘x' pendant une durée ‘t' ; l'évènement est alors comme «allumé» dans ma vie mentale en ces coordonnées-là et d'ailleurs, cette lumière très localisée sera peut-être le seul indice mis à la disposition de mon intelligence pour faire circuler une représentation mentale de ce quelque chose dans les «productions conditionnées» du scientifique (ou du Bouddhiste).

Pour l'indécrottable Chrétien que je suis, il y a de fortes chances que cet évènement ne se laisse pas entièrement capturer et prédire par cette causalité-là, et ce n'est pas uniquement à cause du manque d'effort que je consacre à l'étude de cette chose! Pour moi, ce ‘quelque chose', quoique rigoureusement entravé dans les mailles de coordonnées spatio-temporelles, sans prétendre donc être libre des lois de la géométrie et, plus globalement, des lois de la science, peut encore se ‘déplacer', se ‘transformer', ‘muter', avoir une certaine autonomie, …bref: «vivre» plutôt que poursuivre une inertie mathématique! Ce surplus d'existence que le Chrétien qualifie de «mystérieux» exige évidemment une dimension supplémentaire à celles que la science utilise.

Pour les positivistes purs et durs, il n'y a jamais de mystère, il n'y a que des énigmes. (Une énigme n'est qu'une justification mathématique manquante parce qu'elle attend encore notre zèle pour être formulée!) Fort de cette conviction, ce déterministe se permet même d'ironiser à propos de cette dimension «mystérieuse» des choses dont parle le Chrétien car si cette dimension n'a aucun impact sur les coordonnées géométriques, en quoi pourrait-elle nous affecter? Et en effet, si le mystère n'a aucun impact sur les réalités géométriques, pourquoi devrait-on en parler? À cela le Chrétien pourra répondre que tant qu'une expérience sera susceptible d'étonner un scientifique par son résultat, l'hypothèse du mystère reste en droit aussi plausible que celle de l'énigme!

Pour le dire autrement, l'évènement, j'admets moi aussi qu'il est prisonnier du filet des coordonnées géométriques, mais j'ajoute que le filet en entier peut être déformé par lui! Le poisson qui garde le museau coincé dans une maille a aussi une queue libre et puissante qui s'agite derrière et tiraille la sphère de l'espace et du temps dans un ensemble de distances dont la géométrie n'est qu'un sous-ensemble ici non concerné… Les mouvements qui se déploient dans cette dimension supra-géométrique ont en droit la possibilité d'interférer sur la vie géométrique. La maille de géométrie qui coince le museau entrave le poisson dans les lois physiques, c'est vrai, mais selon les caprices de la bête qui agite ses nageoires, l'ensemble du filet subit des déformations et ce filet ratissera donc autrement dans les abysses du cosmos pour y soumettre d'autres proies aux règles de la science. Ces déformations du filet feront que tel ou tel autre évènement échappera finalement à ses mailles ou au contraire n'y échappera pas. Le filet dans son ensemble, solidaire de la maille qui a capturé le museau de l'évènement (la part géométrique du poisson), est manipulé par la queue du même évènement! Le filet s'agite et se tord dans les distances d'une topique qui cache ou révèle alors d'autres museaux d'autres poissons qui à leurs heures vont tirailler le filet, etc.

Toute réalité captive de la géométrie, par les contraintes qu'elle impose en retour à la géométrie, est (au moins en droit) susceptible d'insérer ou de sortir d'autres réalités de la sphère scientifique. Cela, nous le savons tous d'expérience –et les scientifiques devant leurs éprouvettes avant les autres: l'univers est toujours beaucoup plus qu'une formule mathématique qui se déploie dans le temps docile des géomètres. Plus la science avance plus des inconnues, des portes fermées, des surprises, des questions se posent… La science, tout en élargissant plus et plus son empire, par son histoire, démonte chaque jour un peu plus la croyance naïve et dogmatique des déterministes. Face à ce temps docile et fictif des scientifiques, une vraie durée existe qui débusque de l'imprévisible. L'événement que les scientifiques ont baptisé (x,t) a depuis toujours aussi une coordonnée mystérieuse et devient donc (x,t,m). ‘m' est la nageoire du poisson qui empoisonne la vie du scientifique qui ne cesse d'essayer de s'y adapter en ajustant ses paradigmes… «m» est le stigmate du pouvoir de toute chose sur le déploiement géométrique des autres habitants du cosmos!

*

Le déballage de ces évidences est l'occasion de comprendre que la coordonnée géométrique d'un évènement n'épuise pas nécessairement la question de sa singularité. Je ne pourrai identifier un évènement à une formule déterministe que si j'obtiens la certitude que cet évènement ne tiraille pas d'une manière imprévisible le filet dans lequel son museau est coincé. Ce serait, en d'autres mots, nier que cet évènement est plus que la formule scientifique que j'en ai. Or cette affirmation-là est irrémédiablement gratuite. Que cette formule assume ou non une variable aléatoire n'épuise évidemment pas le soupçon d'inadéquation car l'évènement, quoique rigoureusement placé par mon intelligence dans la causalité géométrique, possède encore et toujours le droit de me surprendre par l'émergence dans la sphère géométrique d'autres évènements qui en apparence seulement n'y seraient pas liés.

Derrière le pouvoir du mystère de toute chose, c'est en fait la troisième antinomie de Kant qui se cache. Il n'y a évidemment pas d'inconciliabilité entre une certaine liberté de l'objet et sa soumission absolue et intégrale à la causalité: l'antinomie est l'expression d'une limite de la représentation (du langage) plutôt que l'impossibilité théorique d'accepter la liberté. Comme Kant nous y invite, nous sommes autorisés à parler de «liberté» au sein même de la causalité la plus intransigeante! Mais la condition de cette liberté, c'est l'existence d'une topique non géométrique. L'histoire des surprises expérimentales est comme la preuve de l'existence de cette sphère-là!

Bergson qui croyait dépasser Kant sur ce terrain, avec la main invisible qui trifouille dans la limaille, répétait le contenu de l'antinomie d'une manière plus pédagogique. La main invisible déforme la sphère de la limaille mais quoiqu'il en soit, chaque grain de limaille continuera à subir sous la même législation les contraintes des autres grains de limailles et des frontières de sa sphère… C'est parce que la forme globale (affectées par la main invisible) de cette sphère change que les résultats de l'application des lois changent: à chaque instant, le futur de chaque grain de limaille reste ouvert. Les lois qui régissent les frottements, les résistances, les pressions restent les mêmes lois mais les valeurs des variables au sein de ces lois changent. Au cœur même du sac de limaille, tout mouvement est strictement régulé, mais la main invisible, par le moindre de ses caprices, affecte les contextes… Et pour ne rien simplifier dans cette affaire on est en droit de supposer que chaque grain de limaille possède sa main invisible…

Que la «queue du poisson», que la «chose en soi» ou que la «main invisible» déforme le sac de géométrie et c'est la tempête dans les contextes qui mobilise dans la plus stricte légalité la matérialité des choses!

Les grands mouvements contextuels qui semblent n'obéir qu'aux lois scientifiques sont aussi sous l'emprise d'exigences d'une autre nature. C'est cette distinction symbolique-là, celle qui distingue les contraintes des lois et les contraintes des contextes qui a manqué aux penseurs qui nient la liberté. Croire en la liberté, ce n'est pas croire en la possibilité de vaincre la rigueur de la causalité mais croire en la possibilité de modifier les contextes globaux dans lesquels la causalité manipule ses objets…

Seul le présent et le passé sont totalement déterminés, mais pas l'avenir pour lequel des contextes neufs énuméreront leurs diktats avant qu'il ne s'actualise! Le futur sera déterminé lorsqu'il sera passé, pas avant! L'avenir, c'est un arrangement que fera le réel en réconciliant dans son alambic les lois de la nature et des contextes qui dépendront aussi de nos décisions libres et des caprices insondables de la Providence. La liberté existe. La liberté et la Providence dont les Chrétiens font grand cas ne touchent pas aux lois de la nature, elles affectent les contextes dans lesquels ces lois agissent. Les lois de la nature, c'est ce qui a détaché Dieu de ce qui n'est plus Lui. Et la liberté, c'est ce que la nature créera à partir des lois et après l'intervention éventuelle de Dieu.

Pour comprendre tout cela, l'informaticien qui peut comprendre la pertinence d'une formule comme «Si X=0 alors X=1» a une longueur d'avance. L'informaticien assume dans sa microsphère la différence entre le temps des scientifiques et la durée de Bergson. L'informatique reproduit en miniature la cohérence du cosmos: rien n'est plus intransigeant, plus légaliste qu'un programme informatique, mais si son créateur ou son utilisateur a décidé que lorsque X «était» 0 alors X «sera» 1, le programme devra assumer que son créateur ou son utilisateur «est» libre de ses choix et il devra y obéir sans pour autant tergiverser avec les lois de sa chair électronique!

*

Ce qui me frappe plus particulièrement à cet instant de ma lucidité, c'est sa dépendance à une distinction symbolique: il fallait que ma vie mentale distingue le pouvoir du contexte du pouvoir de la loi pour que la fertilité de l'expérimentation scientifique m'apparaisse comme une affirmation des limites du déterminisme plutôt que comme une confortation du déterminisme… Je suis maintenant obligé de confiner le déterminisme dans le passé et de donner au présent la possibilité de transformer le futur "pré-programmé". Or, à bien y regarder, pouvoir faire une distinction symbolique, c'est une affaire de maturité perceptive avant d'être une affaire d'entendement, de catégories, de concepts…

Un immature ne perçoit pas encore la dimension mystérieuse des choses tout comme un bébé ne perçoit pas la troisième des dimensions spatiales des scientifiques (celle qui donne la perception du volume)… Le déterministe avec le cosmos et l'altérité qui y habite est comme ce bébé qui essaye vainement d'insérer des cylindres et des cubes dans un socle pourtant bien sculpté pour accueillir ces cylindres et ces cubes. Le bébé y arrive parfois, par hasard, jusqu'au jour ou sa maturité lui permet de percevoir la troisième dimension... Cette maturité, c'est une affaire de perception (donc de neurologie et de tâtonnements expérimentaux) avant que d'être une affaire d'entendement.

La maturité est la clé du savoir et ce serait une absurdité que de considérer que le déterminisme la précède logiquement. La croyance au déterminisme est le symptôme d'une immaturité perceptive: elle n'est possible que pour celui qui n'arrive pas encore à distinguer la différence de nature entre la loi et la variable; notre intelligence peine toujours à se rendre capable d'assumer pleinement l'irréversibilité du temps...

Sarapie - Bxl – Août 2011