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Commentaire de Mt18,12-14 Lc15,1-10 ("La Brebis Perdue"), Mt20,1-16("L'ouvrier de la dernière heure"), Lc 7,36-50("La pécheresse chez le pharisien"),Lc15,11-32. ("L'enfant prodigue")

J'aime L'injustice de Dieu

Abstract: Dans le Christianisme, la justice de Dieu n'obéis pas à la règle du mérite.

Je comprends que les bons moines, que les fidèles curés, les courageux dévots et autres enfants-modèles lisent dans ces textes une invitation à un effort: celui de se mettre à la hauteur de l'Amour de Dieu qui surpasse tout calcul de mérite, toute comparaison et interdit le ressentiment. Mais pour ma part, je n'ai aucun effort à fournir; j'ai le bon rôle! J'éprouverais bien plus de difficultés à m'identifier aux brebis dociles qu'à la fugueuse. Je ne fais pas ici une contrition; aucune humilité ne m'est requise pour découvrir la distance qui me sépare des 99 conformistes restées au bercail, aucune fausse ou vraie modestie, ...rien que de la lucidité! Je suis l'enfant prodigue qui s'arrête de travailler pour assumer ses plus orgueilleuses prétentions. Je sors de prison. Je suis né le cul dans le beurre. J'ai la chance d'être né dans un pays riche, la chance d'être protégé par une bonne sécurité sociale, la chance d'avoir pu faire de bonnes études... Je suis intelligent assez pour comprendre sans laborieux examens de conscience, sans le moindre recours à une vertu, que je suis résolument du côté de la pécheresse! Pire, contrairement à la pécheresse, peut-être grâce à ces textes d'ailleurs, j'ai aussi l'insolent culot de me sentir plus aimé par Dieu que beaucoup de ces admirables travailleurs obéissants (et c'est absolument sans ironie, sans mépris, sans contresens que j'utilise le mot 'admirable').

En d'autres mots, comme tout le monde, j'ai spontanément le sentiment de 'l'injustice' de Dieu qui semble s'intéresser plus à ses dissidents qu'aux autres. Mais c'est une injustice en ma faveur. Je ne m'en plains donc pas et me contente de compatir aux difficultés d'être des brebis obéissantes (mon coeur ne va pas plus loin qu'une tiède compassion car, après tout, mes singularités m'ont aussi coûté cher).

À la lecture de ces textes et de beaucoup d'autres, à commencer par celui qui raconte Babel, j'ai l'impression que chaque Chrétien est invité à oser sa singularité, à oser renoncer au conformisme:

- Vas-y! Dieu ne t'abandonnera pas! Il n'y a aucun risque sinon celui de ne pas aller jusqu'au bout. jusqu'au bout de ton être qui te ramènera immanquablement à ce Dieu dont tu n'avais pas su ou pas pu voir le vrai visage. Ose quitter tes infantilismes moraux. Cesse de te référer aux lois plutôt qu'à l'Amour... L'Amour, cet impératif supérieur à toute loi, qui dirige notre conscience irrémédiablement singulière et qui exige parfois, souvent, de désobéir.

Il y a dans ces évangiles non pas tant une invitation à aimer à la suite de Dieu les paresseux, jouisseurs et autres pervers qu'à se découvrir soi-même paresseux, jouisseur ou pervers... à le devenir même, si nécessaire, pour rejoindre la hauteur, l'ampleur de la dialectique d'Agapè. Il est indéniable que, selon Jésus, le Père a une tendresse particulière pour ceux qui ont 'osé'. C'est que ceux-là sont nés pleinement; ils peuvent, eux, aimer pleinement, tandis que les autres jalousent ou doivent encore faire des efforts pour ne pas jalouser l'Amour immérité que d'autres reçoivent.

Ces textes nous rendent un peu le message du péché originel dans la théologie (qui est si souvent mal compris!). Dieu invite non tant à l'effort ou à la culpabilisation qu'à la lucidité qui nous dit mieux que l'éthique notre imperfection. Invitation non pas à l'humilité morale mais à l'humilité du scientifique qui ose, qui doit, appeler un chat un chat! C'est une nécessité non pas pour être aimé par Dieu mais pour savoir cet Amour.

Observons bien ce qui se passe dans la tête du fils prodigue (Lc15,11-32): il ne décide de retourner chez son père que parce qu'il a faim, parce qu'il réalise qu'il était mieux chez son père. Un froid calcul d'intérêt donc. Il n'a pas encore tout compris du visage de son père puisqu'il élabore cyniquement une petite mise en scène de repentance pour que son père l'accepte. Mais à peine essayera-t-il de jouer cette pseudo-repentance, cette pseudo-désolation de calculateur, que son père arrêtera le simulacre. Le fils ne pourra même pas achever de dire ce qu'il voulait dire! Ce Père qui courrait vers lui, dans cette occurrence particulière n'a rien à faire de cette pseudo-repentance d'affamé! Ce qui l'intéresse, c'est que son fils ait enfin compris qu'il sera mieux dans sa sphère que dans une autre. Lucidité, pas contrition! Le pardon? Il était déjà gagné, sans contrition! Le père guettait le retour du fils pas sa pseudo-componction. Le Père attendait, impatient, la fin de l'introspection de son fils. Il était anxieux: ira-t-il jusqu'au bout de ce travail sur lui-même?

Le Père sait que 'celui à qui on pardonne peu montre peu d'amour' (Lc7,47). Il Aime ses enfants. Mais Il désire aussi être aimé par eux, d'un Amour à la hauteur du sien. C'est pour cela qu'il guette. Le Père a soif d'Amour.

On entend en arrière-plan le Christ qui demande deux fois à Pierre s'il l'aime du plus bel Amour, 'Agape'. Et doit se résoudre finalement à lui demander simplement s'il l'aime au moins de cet amour moins somptueux, moins mature: 'philea'. Pierre avec tristesse fera l'aveu de son immaturité: il n'aime qu'avec un amour de moindre qualité. Mais Pierre est triste et cette tristesse crie, hurle, qu'il sait déjà ce que c'est qu'Aimer vraiment. Pierre, à l'instar du fils prodigue, revenait de sa fugue, mûrit assez pour savoir et chercher ce qui lui manquait encore. Le Christ, le Père, ne sont jamais dupe de cette maturité-là qui les réjoui et les sature d'espoir.

Il serait peut-être préférable de montrer beaucoup d'Amour sans avoir à fuguer, sans devoir goûter au péché. C'est probablement ce à quoi arrivent ces bons moines, ces courageux curés, et pas mal de gentils dévots qui jamais ne jugent, jamais n'embastillent, jamais n'exilent dans le mépris. Mais bon, il faut voir la réalité en face; en général, ça ne marche pas comme cela. En restant dans le rang des 99 brebis dociles, tels le fils fidèle et laborieux, tel le pharisien qui reçoit pourtant Jésus à sa table, notre amour jalouse et l'on ne se réjouit pas de l'injustice du Père.

Pauvre frère-aîné fidèle et travailleur. Il est mis face aux limites de son amour. Il imagine 'le pire' pour son cadet: il a certainement été voir les filles! Mais qu'en sait-il en fait? C'est son propre inaccomplissement qui le pousse à cette supposition. En tout cas le texte ne dit pas que c'est cela que son petit frère a fait durant son escapade!

Pauvre grand-frère. Je comprends ta détresse. Je t'en prie, analyse mieux tes frustrations, le rôle réel de notre Père dans tes frustrations, le véritable responsable de tes chaînes (dont tu avoues enfin, directement et indirectement, l'existence).

Je plains le frère-aîné. Pourtant, je comprends plus encore la discrète mais réelle préférence de Dieu pour le cadet qui ne met plus sur son dos les causes de ses frustrations. Pour Dieu, le paresseux, le jouisseur ou le pervers est au moins un espoir! L'espoir non pas d'un retour mais d'une véritable arrivée, d'une naissance. En chacun de ces enfants perdus il y a non seulement l'aptitude à être aimé, qui est celle de tous les enfants, mais aussi, peut-être, l'aptitude à montrer de l'amour, qui est celle des seuls enfants qui devinrent adultes parce qu'ils purent mesurer l'ampleur de l'Amour reçu!

 

Chiangmai - Novembre 2008

Version 1.02 en novembre 2009