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La main dans la limaille .

Abstract: La liberté n'est pas incompatible avec un déterminisme scientifique rigoureux... Détermination n'est pas prédétermination.

 

(C'est à Bergson, évidement, que j'ai emprunté l'image de la main dans la limaille. Il l'utilisait pour illustrer un propos vaguement différent... mais ses mânes ne m'en tiendront pas rigueur; Henri se serait certainement contenté de sourire!)

Positivisme logique, transcendance, contingence, etc.

Un grain du cosmos qui touche ma main sait qu'il devra négocier avec un caprice transcendant. Pas un grain sur un million, pas un sur un milliard ne sait cela. Ce million, ce milliard croit que la loi de la Nature est une, immuable, éternelle. Ce million, ce milliard pense encore la Science comme leurs rudes ancêtres pensaient Dieu. Mais, fatigué d'attendre en vain une théorie de l'avenir, ce grain-là soumis comme tous les autres aux lois de la science, croit savoir maintenant qu'il est aussi touché par un caprice qu'aucune théorie jamais ne rejoindra... Il s'étonne même de la naïveté de ses semblables:

"- Que font-ils du mystère? Ce milliard de sots ne se seraient donc jamais inquiété de ce que leurs meilleurs savants aient dû réviser tant de fois même leurs plus puissantes théories? Ce milliard de sots n'a-t-il donc jamais remarqué que toutes leurs 'Vérités Naturelles' furent progressivement ravalées au rang d'axiomes? C'est pourtant une évidence bon sang! Les bonnes vieilles formules de Galilée durent souffrir l'ironique pertinence de celles de Lorenz. Newton, du coup, se traite comme une hypothèse d'école ou, au mieux, comme une élégante approximation. Dans le même mouvement, la bonne vieille géométrie d'Euclide sous les coups de l'impitoyable inquisition de Riemann dû abandonner ses prétentions hégémonistes. Le bon vieil Aristote dû accepter que l'oeilleton de l'endoscope du docteur Frege fouille ses entrailles; Aristote, pas plus que Newton et les autres, ne s'est vraiment remis de l'outrage et fut contraint de relaxer les autres logiques qu'il séquestrait indûment dans la prison de ses syllogismes. La purge n'est pas finie! La lucidité, tyrannique, continue de planter ses impudiques judas dans toutes les murailles... Qui aujourd'hui oserait encore parier un seul sou sur les thèses du positivisme logique?"

Un million, un milliard de beaux esprits rient encore du discours de ce grain fantasque, de ce rêveur, de cette girouette, de cet alchimiste... Mais leurs rires jaunissent; le vent a déjà tourné et ils comprennent peu à peu que l'ironie n'est plus vraiment de mise:

"- Ce maudit grain pensant serait-il vraiment touché par une main que je ne vois pas?..."

 

Aux écorchés les mains pleines!

Je plonge ma main dans de la grosse limaille, dans les copeaux qui tombent lorsque les mèches et les rogneuses torturent l'acier. Je plonge ma main dans ce sang des tôles et des poutrelles matées. Je pousse. La limaille résiste. Les grains de fer daignent finalement me lâcher quelques miettes d'espace, mais à contre-coeur. Ils me griffent, me déchirent.

Mon sang vient et, comme s'il s'agissait d'huile, des grains patinent maintenant et se laissent pénétrer un peu plus.

Mon sang chaud durcit. Je crains un armistice prématuré; la lutte inachevée se figerait dans un caillot?... Ca y est, le sang est dur! Mon combat fut-il vain?

Je pousse encore plus fort... Victoire! Le caillot dur s'est allié à ma cause! Cette fois même l'arrière-garde de la limaille recule. Ma main gagne de nouvelles profondeurs. Je pousse en agitant les extrémités de mes doigts par quelques fines vibrations qui s'ajoutent aux plus amples ondes de mes paumes. La limaille résiste maintenant par une stratégie de blocs solidaires qui se meuvent les uns sur les autres. Les soulèvements d'ongles surtout semblent la surprendre et la déstabiliser. Les copeaux de fer me concèdent encore un peu de vide.

Dans cette bataille terrible, le caillot lui-même tiraille ma chair. Ce qu'il me reste de peau brûle. Ma main souffre. Des copeaux déchirent et pénètrent les côtés de la croûte qui, parfois, leur cède un morceau d'elle-même. Du sang neuf coule. Un nouveau cycle de mouvements se met en branle.

Je pousse encore. J'ai mal, mais il me semble pourtant que la douleur n'est pas plus intense qu'elle ne l'était. Il me semble même que j'ai atteint ce seuil à partir duquel la douleur perd du terrain. Dans la passion de sa conquête, ma main est plus et plus indifférente aux inconvénients de la lutte. Mais la limaille n'en continue pas moins d'en éroder, d'en grignoter, les frontières.

Je pousse, je pousse, je pousse... De ma main ne restera-t-il finalement que des os et quelques tendons blessés? Peut-être. Mais mes phalanges deviendront alors comme autant de glaives d'acier! Je pourrai frapper la limaille comme du gros sable! Ce reste de ma main avancera plus vite et à moindres efforts!.

Une sagesse qui a la douceur d'une intuition me glisse dans les neurones qu'il ne faudra pas en arriver là: pourvu que je n'aille pas trop vite, le bouclier de sang séché et cuirassé par la ferraille volée à l'ennemi épargnera à mes os la rudesse d'un corps-à-corps. Pourvu que je n'aille pas trop vite, la victoire est déjà acquise. Bientôt c'est par continents entiers que la limaille se soulèvera pour laisser mes doigts infiltrer son empire.

Je pousse encore. Ma main ne perçoit plus grand-chose des blessures de la lutte. Pourtant je pense mieux ce que je perçois encore. C'est comme ces musiques dont l'enfant que j'étais entendait des fines harmoniques qui aujourd'hui échappent à mes vieilles oreilles. Mais de cette musique, les contrepoints et les digues de silence enfin me parlent, me chantent, me crient de sublimes messages qu'un enfant n'entend pas! Il est parfois bon de vieillir!

Bien écouter les gémissements de la limaille... Bien capter tout ce qu'elle me dit de l'inertie... Bien me concentrer sur ce qui me reste de perceptions, sur ce que mon instinct en sait déjà et sur ce que mon intelligence y ajoute... Au large l'impatience! Je veux réussir à repérer et choisir ce mouvement infime, ce tout petit soulèvement de tel ongle plutôt que de tel autre, qui fera que toute la sphère de l'ennemi sous pression va éclater pour reconnaître ma volonté. Toutes les inerties devront alors se réarranger, se reconfigurer dans l'espace pour m'y laisser prendre mon existence! Je le veux, je l'exige! Au sein des copeaux, une nouvelle science devra se mettre en place qui de l'ancienne fera une figure d'école. Ce qui était vérité ne sera plus qu'axiome. Je serai établi!

Oui, la limaille est déjà en déroute! Elle cherche déjà les meilleurs compromis de retraite! Lorsque ma main, par de fins mouvements précis, prémédités, calculés, touchera l'autre bord du contenant, les phalanges de ma volonté victorieuse ne seront peut-être pas encore dénudées de toutes leurs chairs. La sagesse était peut-être une prophétie.

A l'autre bout du récipient, combien y aura-t-il de plaies à déplorer? A ma peau, combien de brèches ouvertes à toutes les malveillances? Combien de copeaux plantés dans ma chair? Combien de litres de sang laissé dans la ferraille?

A mes frontières devenues poreuses, qui du monde ou de moi, aura gagné la bataille?

 

Négocier

Au milieu de la mer de limaille, un copeau ignore encore tout de ma main. Il croit obéir aux seuls ordres des autres copeaux qui le pressent de toute part. Pour lui, tout, absolument tout, est inscrit dans une causalité rigoureuse faite exclusivement de fer et il croit savoir qu'un physicien est en passe de trouver la formule de tous les mouvements!

«- Pour prédire mon destin, pense-t-il, il suffira d'observer les mouvements de toute la ferraille qui m'entoure!»

De fait, il n'a pas tout à fait tord. A chaque instant, un savant qui saura tout de son environnement, saura effectivement dessiner l'intégralité de son demain. Mais ce que ce copeau naïf néglige et devra pourtant assumer, c'est que, par-delà cette rigoureuse causalité, par delà la réalité de ces engrenages que l'environnement engendre, l'environnement lui-même est inconnaissable et donc imprévisible. Par-delà une maîtrise effectivement de plus en plus parfaite des choses mortes, et des parties mortes des choses vivantes, les plus ambitieux rêves des savants, eux, s'éteignent les uns après les autres. Dans le cours de l'histoire, après que les vérités furent détrônées par les axiomes, ce sont des avalanches de nouveaux axiomes qui se sont écrasés les uns les autres. La coulée est devenue de plus en plus rapide. N'est-ce pas, là, le signe indubitable d'une brèche dans la toute puissance du déterminisme? L'objectivité survit, mais elle n'est plus que l'enfant de conjectures formelles, l'enfant de ma partie morte...

Ce copeau a-t-il tellement peur de ma main qu'il feigne encore l'ignorer? La brume n'efface jamais la vallée qui la contient! Sa feinte est vaine. Ce copeau peut continuer à croire que ma main n'existe pas et que demain n'a été mis en énigmes par dame Nature que pour le distraire de l'ennui. La fable est mignonne ...mais elle est une fable. De notre environnement, c'est à son contenant et à ma main d'en négocier et puis d'en décider. N'en déplaise au copeau, nous autres, nous n'avons pas tous décidé d'être manchots ni de laisser les lois scientifiques seules dessiner demain. Puisqu'il y a encore du vide disponible pour d'imprévisibles nouveautés, nous irons nous y nicher (...nous essayerons du moins, car les copeaux peureux sont légions qui font des tombeaux leurs abris!).

"- A mieux y regarder, plus encore que de ma main, c'est de ta propre main que tu as peur, copeau! Juger les ordres de lois, n'est pas confortable... Accepter que ta propre nécessité n'est pas que celle du monde, c'est t'engager, prendre des risques, être tout seul contre le monde parfois... Dans la fable naïve d'une possible démystification du monde par la causalité du monde, tu préfères jeter ton dévolu plutôt que ta critique et tu y crois comme tes ancêtre croyaient en un Dieu tyran et vengeur... Cette fable c'est ta religion. Je te concède d'ailleurs que tes liturgies sont plus prodigues en grâces que les liturgies des autres religions! Mais cette fable n'est rien de plus qu'une obédience, qu'un vaste panthéisme né du déni des bords de ton contenant, de ma main et de l'ignorance de ta propre peur! Les plus lucides dévots de ta secte croient repèrer la plus haute forme de libération dans l'acceptation ou la connaissance des lois du monde. C'est donc par cette étrange Ethique qu'ils essayent de marcher heureux vers l'échafaud... Sinistre comédie qui refuse de consulter le verdict du miroir! Pauvres petits pantins qui se sont fait pantins savants à force de se penser uniquement en pantins!

Tu voudrais refuser toute espérance mais pourtant, nous existons déjà! Dis-moi donc, manchot, ignores-tu vraiment ignorer? Regarde bon sang: ton univers n'est pas composé que de tes semblables! Tes "semblables" parfois ne te ressemblent pas tant que tu le crois! Regarde le mystère de ma main vivante et ose porter ton regard, enfin, vers ta propre main. Pire! Prends un miroir et regarde ton visage. Assieds-toi dans le silence. Scrute ton silence. Quelques inclinations te sollicitent et quelques poussées sur tes frontières... Il y a de la transcendance qui vibre dans l'air que tu respires, qui entre en toi. Tu pressens déjà la chaleur de ma paume sur ton corps. Tu pressens la différence entre ta propre caresse sur ton corps et la mienne... Tu pressens d'autres possibles caprices du cosmos surgissant aux frontières de ton contenant. Tu pressens aussi ton pouvoir. Assume! La raison est crevée et tu commences à savoir que c'est pas plus mal car ta joie dépend aussi de sa faiblesse."

Là où, par coulées, mon sang frais nappe la limaille aux frontières de ce qu'il reste de forme à ma main, des combats impitoyables sont engagés et le temps compte, la durée existe avec ses imprévisibles nouveautés. Demain n'existe pas encore! Le grain de cosmos qui touche ma main sait déjà qu'ils devra négocier avec des caprices transcendants.

 

paul yves wery - Chiangmai - Noël 2009

Version 1.02 - Chiangmai - Décembre 2009

Version 1.20 - Chiangmai -Février 2011