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Le Genre, la sexualité et la chasteté
Le genre L'ordre symbolique a évolué depuis le milieu du XXème siècle. Sous l'influence de quelques grosses pointures du féminisme on en est arrivé à ne plus pouvoir faire la confusion entre le sexe et le genre. Le binôme masculin/féminin n'est du coup plus suffisamment opérationnel pour analyser la production des désirs dit "sexuels". Bien-sûr le sexe prédispose au genre, mais le sexe est comme la couleur de la peau, la mémoire, les caprices de notre estomac ou le nombre de doigts à la main: une simple réalité corporelle. Le genre lui est ce que la société et la personne font de cette réalité corporelle et qui se manifeste entre autre par la libido. Il est devenu impossible de confondre les effets des hormones, des gènes et des organes (qui sont parmi les principaux déterminants connus du sexe corporel) avec l'usage que la société et la personne en font pour atteindre le plaisir sexuel.
Les surplus d'énergie sexuelle humaine dont la fécondité n'a que faire, se mettent de plus en plus au service du genre. La complexification de nos idéologies et de nos institutions est évidemment concernée par ces mouvements d'énergies. Il n'y a plus moyen aujourd'hui d'être encore crédible si l'on se contente des catégories masculin/féminin pour déterminer ce que l'on entend par "genre". Les efforts pathétiques d'une certaine psychanalyse à déguiser la diversité des libidos par une simple combinaison du masculin et du féminin sont désuets, voire obsolètes. (L'obligation pour rester vaguement cohérent de concevoir une féminité 'refoulée', 'niée', 'sublimée', 'projective' ou que sais-je d'autre encore qui relèverait de concepts plus obscurs et mystérieux que la réalité elle-même, montrait qu'il fallait oser reprendre cette division binaire du genre à la racine.) Pour paraphraser Lacan, «La Femme» n'existe pas et «L'Homme» n'existe pas plus (on parle ici des genres bien-sûr!). Il n'y a pas d'essence en ces matières ou, s'il y en a, il y en a bien plus que deux. La libido est par excellence un 'phénotype' du genre comme le pénis ou le vagin sont des 'phénotype' du sexe. La libido n'est PAS le 'phénotype' du sexe! Il est impossible de réduire le désir à une production d'hormones de gènes et d'organes, même si ces derniers donnent d'incontestables prédispositions aux désirs. Le rapport passivité/activité, le rapport sadisme/masochisme, le rapport dominance/allégeance, le rapport public/privé, le rapport créativité/ritualisme, virtualité/réalité, affection/détachement, beauté/laideur, idéalisme/pragmatisme, jeunesse/vieillesse, etc. sont au même titre que le rapport masculin/féminin des variables du genre.
Il y a un fait de nature qui a brouillé les pistes pendant des millénaires et qui nous a conduit erronément à assimiler le genre à un simple mélange de masculinité et de féminité: la nature sexuée du plaisir. Je m'explique: quelles que soient les caractéristiques de ce qu'on appelle aujourd'hui le genre, ce que la libido cherche c'est toujours un plaisir. Or, la physiologie de ce plaisir est toujours inscrite dans un cadre sexué fait d'hormones, de gènes et d'organes, ...et donc masculin ou féminin. Contrairement au désir, le plaisir est toujours masculin ou féminin. Or, c'est bel et bien un plaisir sexuel qui motive, qui arrête, qui 'fixe' le genre; pas de genre si pas de sexe! C'est le plaisir qui est inscrit dans la binarité masculin/féminin, pas le désir.
Le genre favorise donc une orientation du désir dans la conquête du plaisir sexuel. Il naît de l'inscription du corps dans la sexualité objective mais il ne peut jamais totalement se confondre avec elle. Il faudra s'en rappeler dès qu'on voudra formuler une doctrine de la chasteté. Maintenant que la distinction est faite entre sexe et genre, ne confondons plus les enjeux respectifs dans nos efforts de croissance spirituelle.
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Le mot de chasteté n'est résolument pas lu de la même manière par les gens 'normaux' et par les clercs plus ou moins tenus par le traditionnel voeu de chasteté. Pour le 'chrétien moyen', la chasteté, c'est l'abstinence sexuelle concédée pour le bon Dieu ou par zèle moral (l'abstinence pour raison médicale par exemple n'est pas plus chaste que l'abstinence involontaire). Mais pour le théologien, le moine, le prêtre, on s'empêtre dans de confuses explications avec de la 'chasteté conjugale', des 'désirs chastes', des 'plaisirs chastes', de 'l'abstinence consacrée'. Chez les uns la chasteté c'est de l'ascèse sans plus et chez les autres, la chasteté entre dans une théorie parfois complexe qui veut que notre sexualité entre structurellement, par un usage particulier, dans notre maturation spirituelle. Pour faire vite, on peut dire qu'en théologie, la chasteté commence lorsque l'on donne une finalité spirituelle à ce surplus d'énergie sexuelle dont la fonction de reproduction n'a pas besoin. Il y a donc beaucoup de théories possibles et il est bien normal que la chasteté soit comprise différemment selon le lieu et le temps. Je ne me laisserai évidemment pas croire qu'il y a unanimité ou univocité chez les clercs chrétiens autour de la définition de la bonne chasteté! La raison en est simple; la chasteté n'est pas un concept évangélique. Il est raisonnable d'estimer que notre activité sexuelle est susceptible de gêner notre croissance spirituelle, mais cette suspicion, stricto sensu, ne vient pas des leçons de Jésus. Selon les Evangiles, Jésus ne parle de la sexualité pour elle-même qu'une seule fois et sans la juger pour elle-même (...Jésus en parle avec humour d'ailleurs; le fameux passage sur les eunuques en Mt19!). Même si Jésus nous parle beaucoup de l'adultère, il ne nous donne rien sur la chasteté elle-même.
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La sexualité altruiste et l'égoïsme à deux Le sexe est un critère très peu identifiant. Pour le dire autrement, ce n'est pas en lisant 'homme' plutôt que 'femme' sur une carte d'identité que je sais à qui j'ai affaire. Des femmes, il y en a pour le moment trois milliards sur la terre, idem pour les hommes. Certes, il y a beaucoup de différences entre un homme et une femme, mais qu'est-ce que cette différence grossière au regard de la différence entre telle femme et telle autre femme, entre tel homme et tel autre homme. Le coeur de la personne humaine n'est manifestement pas dans la différence induite par les organes, les gènes et les hormones. Le genre, qui produit la diversité des désirs, est par contre déjà plus identifiant que le sexe. La raison en est simple; le genre est avant tout le produit du cerveau et de sa plasticité en réaction à l'environnement culturel, aux organes et aux gènes. Le genre va pouvoir s'adapter, se métamorphoser, 'conduire ailleurs', s'étoffer... Au cours de sa complexification, le genre me forcera à mieux voir les différences entre les humains et cette lucidité plus ou moins développée influencera aussi mon propre genre d'ailleurs. En observant l'humanité, je remarque alors une telle diversité de libidos que je commence à soupçonner l'existence en l'homme d'une énigme que connaît moins le chien ou le chat (qui sont pourtant aussi sexués). Et si je m'acharne à encore mieux comprendre le genre, cette énigme ressemble de plus en plus à un mystère. Pour un spirituel, le coeur du coeur de la personne a-t-il quelque chose à voir avec ce genre? Oui, parce que le désir lui-même se construit plus ou moins volontairement à partir, entres autres choses, de sympathies originelles précises qui ME singularisent MALGRE moi. Même si le genre n'est qu'une partie du coeur de mon coeur, ma spiritualité qui ne peut esquiver ma singularité devra un jour ou l'autre s'en préoccuper.
En pratique, en face de la sexualité 'genrée', je me situe toujours quelque part entre deux attitudes extrêmes.
Dans ma vie sexuelle, je me situe toujours quelque part entre ces deux positions extrêmes. Reprenons donc le rôle de la spiritualité pour chacune d'elle:
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1- Spiritualité genrée qui néglige le mystère de l'autre: Sans le mystère du genre (en arrêtant donc le genre à une étape consciente de son évolution), la spiritualité n'a pas grand-chose à faire de mon besoin sexuel. Disons qu'elle est devant lui comme devant le besoin de manger, de déféquer, d'uriner, de dormir. Mais à tout le moins faudra-t-il veiller à ce que ma vie sexuelle n'empoisonne pas mes activités plus proprement spirituelles. Pour arriver à mieux cerner cette question particulière, il me suffit de faire abstraction non pas du genre mais du mystère de l'autre. Arrêtons donc le genre à une figure précise. Pour simplifier les choses, arrêtons-le tout au début de son évolution, alors que sa lucidité ne déborde pas encore le cadre binaire proposé par les hormones, les gènes et les organes (le genre de la 'brute' qui ne voit dans son désir qu'une soif de masculin ou de féminin). Imaginons donc un monde -absolument virtuel, j'en conviens- où la quête du plaisir sexuel se réduirait à la gestion de la différence entre les sexes organiques. À bien y réfléchir cela simplifierait considérablement les choses. Avoir du plaisir sexuel ne serait pas plus compliqué que chercher de l'eau à boire. Pour se rassasier sexuellement, une personne sur deux pourrait convenir. Le monde des chiens connaît bien cela; on renifle un peu, on tourne trois fois l'un derrière l'autre, on attend à peine pour voir si le ou la partenaire ne part pas et puis, hop!, le tour est joué. (Que les chiens me pardonnent; il est peut-être injuste de réduire la sexualité canine à si peu de choses, mais bon, on voit ce que je veux dire. Le but est juste de faire comprendre.) Pas de place pour l'angoisse dans cette complémentarité sexuelle des chiens et des chiennes, pas ou peu de frustrations à prévoir... Dans cette sphère, l'identité de chaque partenaire est, certes, investie mais l'altérité pas vraiment puisque chacun se contente de trouver en l'autre ce dont il avait déjà délimité la nature: la part recherchée n'est jamais qu'une partie préconçue de l'autre. Qu'on est bien dans cet univers sexuel clos! On peut même prévoir que dans un tel paradis, le chien qui tenterait de sortir de cette simplicité se fera volontiers mordre par les autres:
Que faudrait-il faire d'une sexualité sans mystère? Pour s'y installer bien, le bon sens suffirait, comme pour toute bonne chose, comme pour la nourriture ou le sommeil... Il conviendrait que je fasse l'amour parfois ou que je m'en passe, c'est selon, pourvu que je garde une bonne santé, pourvu que je sois frais et dispos au travail, pourvu que je sois souriant. Que surtout je ne devienne ni désagréable ni obsédé si par un revers du destin je suis momentanément contraint à l'abstinence. Bref autant de règles que je devrais aussi bien appliquer à la consommation du chocolat, au jeu, à la fête. Intrinsèquement indifférente à la question de l'altérité, cette sexualité ne serait pas directement utile à ma vie spirituelle; la chasteté serait à la sexualité ce que le jeûne est à l'alimentation ou ce que la veille est au sommeil. Les règles de cette 'chasteté' rudimentaire sont à classer dans celles de l'ascèse, simplement l'ascèse. L'ascèse du sage qui lui permet de subir l'irréductible tyrannie de la matérialité de son corps avec distance, art et sourire. L'ascèse du sage qui reconnaît l'utilité de l'exercice musculaire, du travail de mémoire, des exercices de raison, un minimum d'heures de sommeil, etc. Il va sans dire que l'on respectera aussi la règle morale du consentement! C'est la moindre des choses. Mais, à bien y regarder, même le viol ne serait pas une affaire plus grave qu'une dispute entre gamins puisque dans cette sexualité très simple, le coeur de l'âme serait bien moins concerné que la juste évaluation d'un partage de jouets. Il n'est ni bon en soi ni mauvais en soi de manger. Tous les spirituels du monde le savent qui pourtant jeûnent parfois où au contraire célèbrent autour d'une table. Le parallèle avec cette sexualité sans mystère saute aux yeux. Mais notons quand même que, pour elle, une méditation pointue est requise; un regard critique s'impose qui devra me permettre de bien évaluer les enjeux. Les pulsions sexuelles aveuglent plus facilement que la faim. Le statut mental de l'homme sans désir n'est pas le même que celui de l'homme au désir satisfait; le tonus sexuel s'entretient ou s'endort, la frustration stimule parfois. Bref, il me faudra sans cesse réévaluer le bon usage du sexuel au regard des priorités que je me donne durant telle ou telle période de la vie: la fécondité biologique, la fécondité professionnelle, la fécondité relationnelle...
Voilà à quoi pourrait se limiter la spiritualité d'une sexualité ("doctrine de la chasteté") qui renoncerait au mystère. Pas vraiment de place ici pour la spécificité d'un «péché de chair». S'il y a péché ce serait au même titre que la gourmandise. Certes, il s'agit d'une sexualité non altruiste mais qu'importe puisqu'elle n'empêche pas voire favorise l'altruisme hors de la sphère sexuelle. Je vais y arriver à la sexualité altruiste, au "sexe spirituel", mais je dois m'attarder encore quelques instants sur celle-ci parce qu'elle nous concerne bien plus qu'on le croit. L'égoïsme à deux est de fait la norme et il serait bien sot de le repousser d'un revers de main! Oui, ne nous y trompons pas, la sexualité altruiste est rare. La sexualité sans véritable rapport à l'altérité, à bien y regarder, c'est autant la masturbation à deux que la masturbation en solitaire. Même le mariage, derrière une montagne de bonnes intentions, n'est bien souvent qu'une forme plus ou moins déguisée de prostitution. J'ai la faiblesse de croire que la sexualité vraiment «à deux» est encore largement l'exception dans la somme des relations sexuelles qui chaque jour éclairent la terre. La fécondité biologique n'y change pas grand-chose; c'est bien plus souvent pour assouvir un besoin instinctif égotique et non par générosité qu'on fait des enfants, ...et si la progéniture devient finalement une intrusion de la toute puissance de l'altérité dans l'égoïsme du couple, c'est le plus souvent bien malgré ce couple. (Il n'est heureusement pas nécessaire d'être altruiste pour subir la force et la singularité de l'être de nos descendants!) * Est-il spirituellement condamnable de s'acquitter de cet appétit plus ou moins médiocre au regard des splendeurs supposée de la sexualité spiritualisée? Voilà une question que n'aiment pas se poser ceux qui sont déjà engagés dans un voeu d'abstinence sexuelle. Il faut pourtant y répondre clairement pour la théologie de demain. Le plaisir sexuel, qu'il soit ou non altruiste, est une nourriture pour la santé mentale au même titre que le pain, que l'affection, que le calme... Une cinglante et paradoxale condamnation de l'égoïsme à deux, n'est pas une réponse facilement justifiable. La question est de poids! Dès qu'est reconnue l'existence de la sexualité virtuelle (car, in fine, c'est bien de cela dont il est question dans cette figure où le partenaire réel ou non n'est que l'acteur de mon fantasme), au nom de quoi devrais-je m'en passer? N'est-elle pas comme la faculté de rêver dont on dit que la privation rend fou? ...Un rêve oui, rien de plus! Faute de mieux, j'ai besoin de rêver. Est-ce grave docteur?
Mais il y a encore plus important que cette inquiétante virtualité à mettre sur la table: la jouissance! Par ses orgasmes, mon corps me donne de s'aimer par-delà et malgré toutes ses imperfections. Devrais-je lui interdire cette grâce qui lui a été offerte? Ne serait-ce pas de l'ingratitude à l'état brut?
Rendre grâce! Aimer mon corps qui chante. Aimer ce que mon corps me donne de stimulant, d'agréable surtout, ...et qui rend hommage au moins à l'ombre de mes semblables. C'est sans dire que la paix délicieuse qui suit l'orgasme rayonne parfois plusieurs jours dans mon humeur, mon efficience, ma sagesse, ...notre gentillesse. Le plaisir peut même rayonner sur le partenaire "objectivé". Oui, le plaisir égoïste peut être partagé. N'est-ce pas aussi un immense bonheur que de se savoir l'objet de la réconciliation momentanée d'un autre ou d'une autre par mon propre corps? Qu'il est mesquin celui qui ne s'en réjouirait pas. Tant d'épouses trop timides pour faire changer le cours des choses l'ont bien compris et se donnent joyeuses aux devoirs conjugaux où pourtant leurs maladroits maris ne leurs donnent pas d'éprouver de grandes extases. Se donner comme simple objet à un partenaire est même un devoir moral dans certaines circonstances que la générosité de mon lecteur saura bien repérer. Je crains que ce soit la névrose qui, en pensant servir la vertu, incline à l'ingratitude ou à la mesquinerie. Il n'est pas nécessaire de mépriser 'l'égoïsme à deux' lorsque tous les deux nous devenons, comme par miracle, plus agréables à vivre l'un pour l'autre, plus faciles à aimer et plus désireux d'aimer. Le mauvais esprit qui pourrait aussi naître de cette sexualité virtuelle est tellement facile à repérer et à maîtriser qu'il ne vaut plus la peine de condamner le plaisir. Je n'ai pas rencontré beaucoup de vieux sages, qui au terme d'une longue lutte spirituelle m'aient affirmé fermement et assurément que ce qu'ils ont gagné dans l'abstinence valait à coup sûr ce qu'ils y ont perdu. Je n'en ai même pas rencontré du tout hors des livres d'édification. Mais il doit y en avoir bien sûr. Je me délecterai à les écouter lorsqu'il me sera donné de les rencontrer. ***
2- Spiritualité genrée focalisée sur le mystère de l'autre. Cette deuxième approche extrême de la sexualité, cette quête, à travers le genre, du mystère de l'autre est évidemment la seule qui soit digne d'intéresser passionnément le spirituel. Une telle recherche de l'inconnu ne se contente pas d'organiser une compatibilité plus ou moins réussie entre deux corps, elle ajoute de la nouveauté, un 'supplément d'être' à chacune des parties concernées; il y a belle et bien symbiose, augmentation du réel, complexification du monde. Cette manière d'appréhender la sexualité c'est plus que chercher l'inédit, c'est aussi se donner à l'autre par une interface plus subtile qui lui permettra lui-même de se complexifier davantage. La noosphère ne fait pas que s'entretenir, elle s'étoffe. Si la spiritualité chrétienne tourne effectivement autour de la rencontre avec l'autre ("Agapê"), et donc par voie de conséquence, se balade nécessairement à la frontière de mon identité, il va de soi qu'elle devra explorer aussi ce "no man land" immense où le genre s'étoffe. Elle approfondira la connaissance du genre par découvertes successives jusqu'au moment critique ou plutôt que d'en subir passivement son émergence, elle cherchera le secret de sa puissance mobilisatrice et de sa plasticité. Plus tôt ce sera mieux ce sera car c'est à partir de là que l'altérité (ce qui fait la différence entre l'autre et l'idée que j'en ai) est susceptible d'entrer dans ma propre structure. L'autre ne fera plus que délimiter le 'non-moi', il se fera aussi mystère en moi. Avec la reconnaissance de ce mystère commencera la distinction entre les qualités de l'amour. La sexualité avec le genre mais sans son mystère, c'était Eros. Eros est un tremplin. Eros, Philia, Agapê. La vie spirituelle peut commencer. Eros ? Je viens d'en parler; un amour où dans l'autre, je ne m'intéresse qu'à l'idée que j'en ai. Eros, le goût de la beauté, de la douceur, de la rencontre entre deux âges, de la fusion des organes, de l'intelligibilité d'un certain plaisir donné et que sais-je d'autre qui dans mon partenaire nourrit les caprices de mon genre. Dieu ne rentre peut-être pas encore pleinement en moi par l'autre qui se donne et que je saillis comme un objet de plus en plus complexe, mais Dieu y arrive finalement, au bout, comme le réceptacle de mon allégresse, de ma joie d'exister. Je peux rendre grâce! Il y au bout de mon plaisir, un ineffable vide qui m'enivre, une incomplétude délicieuse. L'autre était finalement plus que ce que j'avais cru. L'altérité s'impose alors que je croyais pouvoir l'ignorer. Oui, Eros est un tremplin! Dieu arrive! (Cf. Expérience spirituelle en mode mineur) Philia? L'amour dédié. Je connaissais déjà Philia hors de la sphère sexuelle: l'amour de ma mère d'abord et puis de mon père, de ma famille... (Il n'y avait rien de sexuel dans ces amours-là, ou si peu; j'ose l'affirmer malgré le diktat intellectuel coriace du vingtième siècle qui par les outrances du génial Freud exigeait la fusion symbolique de ces catégories distinctes!). Philia me donnait encore et surtout, entre autres plaisirs, les magnificences de l'amitié. Le voilà maintenant qui vient ajouter une plus value au travail d'Eros: en toi j'aime tout ce dont mon genre avait soif mais s'y ajoute 'ton' mystère, 'ton' imprévisibilité, comme autre composante de ma soif. A toi, mon partenaire, je donne le pouvoir d'évoluer sans mettre en péril mon amour; je plierai mon genre à tes réalités encore inconnues, j'essayerai au moins. et si je n'y arrive pas, je sacrifierai mon genre, pour toi. Mon amour se déploie jusqu'en cette promesse. C'est un contrat entre nous. Mon amour s'adaptera à ta maladie mentale, à ton âge, à ta méchanceté naissante même, simplement parce que tu es toi, parce que tu étais toi, parce que tu es mon épouse, parce que j'étais moi, parce que nous nous sommes choisis. Toujours et toujours Philia pose une condition à l'amour, en sexualité comme hors d'elle: 'parce que' tu es ma femme, 'parce que' tu es mon enfant, 'parce que' tu es un enfant, 'parce que' tu es mon ami, 'parce que' tu es mon parent... À travers cette condition j'ai su totalement me donner à une imprévisible nouveauté née de toi. L'autre par toi, avec toi et en toi. Toi, toi, toi, toi. À deux nous sommes plus fort, et Dieu nous comble d'avoir fait cette humble découverte. Jusqu'à ma mort ou jusqu'à ta mort, nous ne ferons plus qu'un, nous essayerons au moins. Nous y gagnerons peut-être tous les deux ce manque d'être qui bloquait nos maturations respectives? * Quelqu'un dit:
Triste aveu prononcé au crépuscule de la vie par des millions de prêtres catholiques, de moines, de marginaux célibataires, de vierges, de timides, de ...oui!, même de personnes mariées! À eux -à moi aussi qui écrit ces lignes- des balises existentielles manquent donc qui crédibiliseraient nos certitudes sur l'amour conjugal. Et pourtant. Simultanément, cela peut aussi être un aveu joyeux! Par-delà surtout les énormes carences de tendresse qui purent parfois mettre nos santés mentales en péril, mis en vibration par nos solitudes, nous avons pu explorer les territoires, ici de Eros, là de Agapê, dont l'engagement conjugal restreint souvent l'accès. Dès que "Philéa" intègre une composante sexuelle (l'amour romantique est la plus illustre figure) "Philia" devient terriblement exigeant, terriblement contraignant ou simplement obsédant. Il semble que la vie conjugale consomme 'parfois' plus de disponibilités qu'elle n'en offre. (Soyons lucides et honnêtes: ici j'aurais dû écrire 'souvent' plutôt que 'parfois'!). Et je comprends du coup que saint Paul nous invite à considérer le célibat si cela nous est psychologiquement possible. Face au diktat du réel, et contre la pression de la pensée 'politiquement correcte' qui sévit aujourd'hui, Paul est conséquent qui sait à la fois chanter le Corps Mystique et encourager le célibat! ( "...Tu es lié à une femme ? Ne cherche pas à rompre. Tu n’es pas lié à une femme ? Ne cherche pas de femme..." 1Co7,27 Trad. NBS2002)
Agapê? Aimer enfin sans condition. Aimer de la même manière l'homme et la femme, le vieux et l'enfant, le laid et le beau, l'imbécile et le génie, le gentil et le méchant, le sentimental et le cynique. Aimer! Je veux dire non pas simplement compatir, aider, écouter .mais aussi désirer compatir, désirer aider, désirer écouter. Au large les devoirs! Un tel amour n'a fondamentalement plus grand-chose à voir avec le plaisir sexuel et le genre. Cela n'est ni 'compatible' ni 'incompatible' avec une pratique sexuelle: on est peut-être dans la même sphère du plaisir -à voir...- mais on est en tout cas dans une autre sphère de désirs. Si ma relation sexuelle avec mon épouse a débordé de la sexualité, si par la loi de Philia j'ai sacrifié mon genre, 'parce que c'était elle et parce que je suis moi', je n'ai pas nécessairement rencontré Agapê. Je n'aurai rejoint Agapê que si j'agis envers ma femme exactement comme j'agirais avec n'importe qui, de n'importe quel genre, de n'importe quelle proximité ...ce qui est en contradiction avec la définition de Philia. Agapê, la plus belle figure de l'amour, déborde du cadre strict de la confrontation des genres et risque même de dissoudre le contrat conjugal lui-même. On entrerait en couple dans la sphère d'Agapê lorsque les deux époux marchent en un seul corps, etc. Mais dans la pratique? En pratique, le contrat conjugal interdit cette évasion dès qu'une asymétrie naît dans le couple. Elle ou lui aime jalousement, lui ou elle doit considérer cette jalousie plus que les splendeurs d'Agapê. C'est aussi une recommandation évangélique! Agapê est typiquement l'idéal spirituel chrétien. L'amour inconditionnel n'est pas jaloux, par définition. Agapê peut cohabiter avec un Eros sans prétentions hégémonistes et même parfois avec un Philia. Par bonheur -Dieu l'a-t-Il voulu?- quels que soient les pressions des tendances moins généreuses de nos amours, des prémices d'Agapê nous habitent dès nos premiers jours, même au sein des désirs confus de nos première chairs: le goût de la gentillesse! Dans l'amour sexuel de la brute ou dans l'amour hyper-genré des underground modernes, il y a toujours peu ou prou une gentillesse en germe qui peut grandir. Dans l'amour dédié à mon épouse, il y a aussi de cette gentillesse dédiée non pas à elle mais à l'humain en elle. Le simple goût de la gentillesse pour elle-même. La quête typiquement chrétienne, c'est de faire grandir spécifiquement ce goût-là. Par la grâce de Dieu, faire croître cette simple gentillesse en nous et en tous! La sexualité est-elle seulement en mesure de servir un tel idéal? Le plaisir sexuel, n'a pas grand-chose à nous offrir pour nous aider. Laissons-le étoffer la question du genre. Laissons-le travailler notre maturité et assurer notre bonne santé mentale, c'est son seul vrai boulot. Mais la frustration sexuelle (qui est l'inverse d'une abstinence volontaire) peut parfois m'aider car elle me pousse du dedans à partir en recherche de mon manque là où je ne partirais pas si je l'avais déjà trouvé dans une âme soeur. Et du coup me voilà non plus à me barricader des dangers du monde, mais cherchant dans le monde. Les yeux déniaisés, embourbé dans la misère du monde, devant le spectacle permanent de sa souffrance, devant la frustration des autres il se pourrait bien que ma propre frustration se relativise. Déstabilisé par la nouvelle perspective qui réclame l'excroissance de ma gentillesse, Agapê risque bien de me piéger dans ses filets.
Embourbé dans l'existence insatisfaite avec des vieux qui puent, des handicapés qui pourrissent, des malades qui gémissent, des corps vivants coincés sous des gravats de béton, l'étau se referme, la simple gentillesse me piège alors que je chassais... Pour la deuxième fois dans ma vie, Dieu me crie alors :
Je... Je baisse le front, rouge de honte; j'acquiers enfin le recul qui se doit. Je comprends enfin que Jésus aurait pu parler du sexe et qu'Il ne l'a pas fait... Le voeu d'abstinence perpétuelle n'est probablement pas un voeu raisonnable pour la majorité des âmes consacrées à Dieu. Qu'a-t-Il à faire d'une chair triste?
Je reviens à mon texte le front bas, ne sachant plus trop qu'écrire. Il faut bien pourtant que je le termine alors même que l'essentiel vient d'être dit. Mais dans le sexuel, plus rien n'est important désormais. ***
Grossièrement dit, à l'époque où l'on ne distinguait que le binôme masculin/féminin dans le genre, le monde se divisait sexuellement en 'hommes', 'femmes', 'pédés', 'gouines' et 'travelos'. C'est de la combinatoire sans plus... S'y ajoutaient éventuellement quelques eunuques. C'est pauvre au regard de ce que le réel crie! C'est bien normal qu'à ces époques les spirituels aient voulu bannir le sexuel de leur vie. Ces passions furieuses et horriblement réductrices étaient tenues pour trop inquiétantes... Pas de place pour prendre en considération leurs puissantes invitations à entrer en relation si ce type de relation a si peu à offrir. Mais depuis que la catégorie du genre se fond plus et plus dans les questions de libido, un nouveau continent symbolique ouvre ses portes qui ne peut plus se repousser d'un revers de main. Par la question du genre, une nouvelle topique de l'altérité s'est mise en place qui a sa propre géométrie, ses propres règles ...avec pour chaque personne sa propre inertie. Cette inertie n'est pas rien qu'une fatalité. Le genre est en moi. Je ne le choisis pas, je le découvre. Mais malgré tout, j'ai certainement sur cette évolution une toute petite marge de manoeuvre. Il évolue avec la pratique (et la frustration) sexuelle encadrée par une méditation pointue. Il est indéniable qu'une pratique assidue et étudiée de la sexualité laisse progresser le désir plus vite; celui qui se contente d'une pratique instinctive, non introspective, risque d'en rester à des distinctions mentales rustres, voire uniquement caractérisés par la dualité masculin/féminin, 'canine' donc! En écrivant «rustres», je fais un jugement de valeur qui est en soi discutable. Laisser le genre à sa simplicité infantile est-il immature? Certainement, mais est-ce vraiment à éviter? C'est moins certain. N'est-ce pas au contraire un effort louable lorsqu'on sent par exemple que l'évolution de la conscientisation du genre risquerait de mettre un équilibre familial en péril? Le confident spirituel ou le clinicien qui est le plus souvent déjà confronté à la naissance du symptôme sait la difficulté sous-jacente à cette vérité: qui d'entre eux n'a pas rencontré le couple où l'un des partenaires découvre son homosexualité après le mariage? Découverte fatale s'il en est car les solutions, si elles existent, sont souvent difficiles voire franchement irréalistes. Suite à ce discernement pourtant très primitif du genre, ce couple risque de perdre l'essentiel de son énergie spirituelle dans la résolution de ce problème ridicule. Les Evangiles sont relativement univoques dans ces questions de fidélité conjugale. Faudra-t-il alors imaginer une conjugalité indépendante de la sexualité comme elle l'était déjà des questions professionnelles par exemple? Oui, sans doute... À étudier! Mais alors la curie Romaine et les autres devront progressivement changer leurs productions dogmatiques. Jusqu'où aller entre une sexualité infantile et une sexualité hypersélective? Voilà une question fondamentale que la doctrine de la chasteté doit attaquer frontalement. Que répondre? Je suis mal placé pour répondre; tout cela ne me concerne plus depuis trop longtemps; la niaiserie du départ, je l'ai bel et bien perdue. Personne ne peut faire marche arrière en cette matière. Ce que j'ai découvert de mon genre, c'est comme le goût pour un fruit goûté par hasard au cours d'un voyage, la passion pour un parfum particulier découvert sur un corps, l'utilité de la règle de trois ou la distinction entre la surface et le volume... 'Mon' genre est né en moi et me caractérise un peu plus désormais, comme la couleur de ma peau ou le nombre de doigts à ma main. Certes, j'ai une petite marge de manoeuvre par ma plasticité cérébrale... mais il ne faut rester pragmatique; il y a des combats impossibles. Il me semble que désirer recouvrer la simplicité du genre infantile est un voeu pieux, mais absurde par nature! Pourquoi s'en lamenter? La niaiserie a quelque chose d'insane, de régressif, d'ingrat. L'acharnement à vouloir prolonger l'infantilisme sexuel est un gaspillage de ressources mentales déplorable qui se paie cash sur le plan relationnel. Le monde doit se complexifier autant que possible. Par l'élaboration du genre, nous sommes de moins en moins semblables devant le désir sexuel et il ne faut pas s'attendre à une théorie de la chasteté qui puisse donner des recommandations identiques au niais, au libertin converti, à l'eunuque, au marginal... La doctrine de la chasteté devra en tenir compte pour ne pas induire des catastrophes en guidant le libertin converti par des conseils pour niais ou de niais; leurs sphères symboliques sont incompatibles. Au premier regard, pour quasi toutes les spiritualités du monde, l'amour qui devrait avoir notre préférence est un amour inconditionné: Agapê. Stricto sensu, je peux considérer que toute relation, y compris la relation sexuelle genrée, devrait, par la force du spirituel, pouvoir s'épanouir aussi dans un désir dégenré. Mais attention! Un désir dégenré ce n'est pas la même chose qu'un désir genré immature ('infantile'). Le désir genré immature risque seulement de me maintenir tout entier dans l'immaturité, de me rendre aveugles aux subtilités abyssales de l'autre. Le genre est un outil particulièrement fécond pour aiguiser le discernement, la sensibilité... et surtout, pour m'obliger à sortir de ma bulle. Aimer indifféremment l'homme ou la femme, l'enfant ou le vieillard, le laid ou le beau, le gentil ou le méchant, le riche ou le pauvre, le dominant ou le faible. Aimer même le monde entier si possible, et pas seulement l'humanité. Adorer enfin, lorsque l'amour atteint l'altitude suprême. Voilà le programme spirituel! C'est de fait ce que visaient les anciennes doctrines de la chasteté, maladroites seulement de n'avoir pas pu percevoir que le genre est véritablement un don du ciel pour nous sortir de la suffisance et pour forger le pouvoir de discrimination de nos cerveaux, quitte même à devoir ensuite négliger les caprices de ce genre. Sans le mystère du genre, l'humanité laisserait croupir sa sexualité dans la sphère animale, la sexualité des chiens... Et le voeu d'abstinence dans cette nouvelle perspective? L'abstinence n'abolissant pas le désir, elle peut effectivement autoriser d'étoffer la conscience de la complexité du moi et de l'autre. Mais elle risque aussi de réduire le désir à long terme (ce qui revient soit à une régression soit carrément à la désexuation de la perception du monde) ...ou encore de faire symptôme (je veux dire conduire à une forme de souffrance non récupérable spirituellement: l'obsession, l'intolérance, la dépression voire la psychose!). Dans ces deux figures la spiritualité perd. À bien y regarder, ce n'est pas tant l'abstinence qui me gêne ici que le voeu, ou en tout cas le voeu dit 'perpétuel', 'solennel'. Il me semble pouvoir affirmer que notre devoir d'homme évolue avec les périodes de notre vie, les étapes de notre maturation, les responsabilités acquises sur la route... Bref, je crois simplement que la meilleure attitude se calcule par une honnête méditation introspective à chaque période de la vie. La vie contemplative, la vie conjugale, la vie publique, la vie créative et tant d'autres encore ont leurs exigences propres. La santé, la générosité, la gentillesse, l'ordre social, la prudence, la fécondité, la disponibilité... autant de variables qui sont justement des 'variables'... Pour ma part, pour le moment -mais cela n'engage que moi- les règles de la chasteté sont proches de celle de l'ascèse. Je ne me sens appelé ni à plus ni à moins pour honorer ma vocation actuelle. J'avais donc rédigé une page sur la chasteté/ascèse qui assez étrangement était une des plus lues de ce site (du moins de la partie religieuse de ce site). C'est à cause de ce constat qui arrivait au même moment qu'une invitation expresse de ma confidente spirituelle à approfondir la question, que j'ai décidé d'entrer plus avant dans le sujet et produire cet article plus général.
paul yves wery - Chiangmai - Février 2009 Version 1.02 -Chiangmai - Mars 2011
Annexe 1 : La pensée deTeilhard de Chardin et la doctrine de la chasteté. Une analyse de la prise en charge de la sexualité par la spiritualité dans la pensée de Teilhard. (Le lecteur est supposé connaitre les rudiments de la pensée de cet immense théologien chrétien du XXe siècle)
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