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Egologie et spiritualité
L'expérience spirituelle
- première partie -
Deuxième partie - Troisième partie
Pourquoi se faire moine ? C'est simple et sans ambiguïté : pour moi, on se fait moine pour fréquenter le bon Dieu au plus près. Lorsque l'on a été forgé dans l'ordre symbolique chrétien, peut-il y avoir ne serait-ce qu'une seule autre bonne raison?
C'est beau de dire que le Christ attend notre visite en prison ou qu'il est ce souffrant qui me demande un verre d'eau… Personnellement, après avoir fréquenté de très près et les malfrats et les agonisants assoiffés, je reste convaincu que le bon Dieu se laisse plus facilement approcher et toucher par la voie monastique. Non, je ne me laisserai pas abuser par des poncifs théologiques ; je mentirais en disant autre chose.
«Voir le bon Dieu»… Les théologiens disent: «L'expérience mystique»… C'est clair qu'il ne suffit pas de se faire moine ou de s'occuper de mourants ou de rendre visite aux prisonniers… En plus, il faut de toute façon un petit quelque chose qui vient d'ailleurs, un appel, une vocation… Sans et appel, sans cette vocation, il ne faut pas rêver ; ni la charité ni la vie contemplative ne conduisent aux festivités mystiques!
Comment faire la différence entre celui qui soigne un mourant ou se fait moine parce qu'il y est «appelé» et celui qui le fait pour gagner sa croûte, fuir le monde ou meubler sa vanité? J'ai encore la naïveté de croire que c'est le bonheur qui fait la différence. L'expérience mystique a au moins ce pouvoir de rendre heureux.
Non ?
Alors qu'elle reste le privilège des masochistes et des psychotiques. Elle ne m'intéresse plus.
Oui ?
Alors, si je deviens dépressif à l'abbaye, si des mauvais rêves m'y tourmentent, si j'y dors mal et ne souris plus, si je dois consommer du prozac ou de l'alcool pour faire la balance, si je pense trop aux beaux garçons, aux mets raffinés de Thaïlande, à la chaleur d'un lit douillet aux petites heures du matin… alors il faudra que j'envisage de défroquer. Ma dépression serait le signe que ce que j'y acquiers n'est pas la proximité à Dieu.
Je sais bien sûr qu'il n'existe pas de profession, pas de vocation, pas de vie en couple, pas de vie tout court qu'il ne faille payer. Celle du moine n'échappe pas à la règle. Elle coûte cher d'ailleurs. Mais c'est de bon cœur que j'accepte de payer. Je ne quitterai pas l'abbaye parce que la liturgie m'endort ou parce que deux trois vieux moines prétentieux et sans véritable étoffe existentielle m'emmerdent par un pédagogisme désuet.
Je le quitterai soit pour un projet de vie spirituelle encore plus ambitieux soit parce que j'y deviens dépressif et qu'un changement de programme spirituel s'impose.
Le problème à l'abbaye, je m'en rends compte plus que jamais en écoutant les textes dont ils se nourrissent, c'est qu'il y a comme un endoctrinement quotidien qui tend à faire accepter même la dépression. L'épreuve étant effectivement utile à la croissance spirituelle, on ne cesse d'y encourager le moine à l'endurer avec patience et douceur au nom de cette croissance. Ces recommandations qui ne font pas état de ce qu'est une dégringolade dépressive sont donc totalement inadaptées voir dangereuses pour ceux qui dégringolent en croyant grimper. La lucidité d'un abbé ou d'un père maître peut remettre les pendules à l'heure, mais seront-ils eux-mêmes suffisamment alerte alors qu'une bonne dépression est taiseuse et résignée comme l'humilité et l'obéissance ?
Il y a dans des monastères des moines qui suent le mal-être à force d'avaler des couleuvres par idéal spirituel et par routines pénitentes. Des couleuvres contre la promesse d'une vie glorieuse où, comme dans les paradis des primitifs flamands, revêtu d'une belle robe blanche, on s'emmerderait à chanter des louanges au Bon Dieu… Non merci! Très peu pour moi! Il me faut du concret! Pas de l'hypothétique futur ni de bonheur allégorique! Du vrai bonheur! Oui, du bonheur ou rien! Je me fais moine pour me rapprocher du Dieu que j'aime et qui m'aime, pas pour plaire et obéir à un emmerdeur dusse-t-il avoir aussi un rang de dieu!
«L'appel» du Bon Dieu et «l'expérience» du Bon Dieu, je les ai déjà vécus bien entendu… Dès l'enfance, j'ai reçu de ces grâces, de temps à autre, plutôt rarement hélas, et jamais par le fait de protocoles complexes. Ma mémoire me rend quelques fragments d'expériences, malheureusement un peu trop épurés des contextes, vécus durant ma petite enfance, à un âge nécessairement inférieur à huit ans parce que j'associe ces souvenirs à des endroits où j'ai habité jusqu'à l'âge de huit ans. Ma mémoire est plus généreuse à propos des expériences plus tardives. Des détails abondent même dès que je repense aux festivités spirituelles de mes douze ans et les suivantes.
L'enfant était ‘appelé' par un silence particulier, à peine perceptible... Pourtant il l'entendait bien d'emblée comme un ‘appel' essentiel! Il devait aller en un lieu précis, au bord d'un étang, lieu désert, peuplé seulement d'oiseaux et d'arbres maigres, lieu sans beauté… L'enfant prenait son vélo pour s'y rendre, tout comme les amants illégitimes vont à l'alcôve; il s'y rendait donc en secret. Il éprouvait là un bonheur tellement intense qu'il en revenait tout perturbé à l'intérieur de son intérieur.
Il cherchait les semaines suivantes à reproduire ce bonheur et par une espèce d'instinct, il se construisait un rite à partir de tous les constituants de la démarche qui l'avait conduit à la première fête. Il espérait pouvoir revivre ce bonheur à l'envi sans que ‘l'appel' ne fut nécessaire…
Je vois aujourd'hui, dans cet instinct de l'enfant que j'ai été, les grandes pulsions souterraines de la liturgie. Il y avait pourtant une différence importante: le secret inhérent à tout plaisir immense… comme s'il s'agissait de rien de moins qu'une relation sexuelle.
Assoiffé de nouvelles jouissances spirituelles j'allais donc à «ma» liturgie sans avoir été ‘appelé'. J'en revenais non pas vraiment déçu mais un peu sur ma faim. Je n'étais pas dupe de n'avoir pas retrouvé tout ce que j'escomptais ressentir. Je ne m'en étonnais même pas, sachant confusément que je n'avais pas a conformer Dieu à la performance de mon rite. J'ai toujours su appeler un chat «un chat» lorsqu'il est question de plaisirs. Le rituel sans ‘appel' préalable était donc écourté. Souvent je ne descendais même pas de mon vélo lorsque j'arrivais au lieu magique… Mais j'y allais quand même!
Cette expérience était nécessairement le fruit d'un mûrissement d'expériences spirituelles antérieures dont j'ai dit n'avoir plus une mémoire suffisante… A douze ans, ‘Dieu', ‘Jésus-Christ', ‘sacrifice', ‘prière', ‘amour', ‘jeûne' et autre ‘péché' avaient déjà des significations symboliques nettes dans mon fonctionnement mental, ce qui me permettaient de comprendre et verbaliser ces joies secrètes dans une sphère religieuse.
C'est donc au bas mot toute ma vie que, consciemment, je l'aurai traquée cette expérience mystique!
Et pourtant, jamais – je le pense sans en être certain bien-sûr – je ne l'aurai gagné par la force de mes efforts. C'est ce qui m'inquiète le plus finalement. Est-ce bien raisonnable de se faire moine pour cela si de toute façon Dieu n'en fait qu'à sa tête?
Lorsque, enfant, je comprenais de plus en plus clairement que Dieu ne se donnait pas ou se donnait «à peine» aux rites que je lui consacrais, je finis par ne plus pratiquer… J'allais plus libre vers d'autres contextes où Dieu, parfois, sans que je pusse jamais le prévoir, m'invitait à une autre noce. Ces nouvelles fêtes étaient d'ailleurs de plus en plus exaltantes et de moins en moins clairement précédées par une invitation. Surpris de retrouver soudainement la présence du Divin, avec moi et en moi, sans comprendre ni la raison du lieu ni celle du moment, je fondais en larmes de joie.
Maintenant que je suis au portail du monastère, je voudrais plus que jamais mieux savoir la ou les conditions à remplir pour accéder à cette proximité mystérieuse. Comment discerner les inducteurs de cette jouissance?
Lire les maîtres spirituels et les saints?
Il y a trop de couleuvres! J'ai même eu un moment l'impression qu'on m'avait arnaqué avec ces livres et ces conseils de «professionnels» qui ramenaient toujours l'essentiel à des pratiques liturgiques, des sacrements... J'ai consommé des siècles d'ennuis aux offices sans y gagner le millième de ce que m'avaient offert quelques balades en vélo!
Alors?
Retour à mon propre vécu pour n'être pas de nouveau abusé par des mots (ou les comprendre mal – ce qui revient au même).
‘L'appel', ce ‘discret murmure de Dieu' qui faisait partir l'enfant vers un endroit désigné, hélas, à ce jour je n'ai toujours trouvé aucun moyen soit de le susciter …soit de l'entendre plus fréquemment si en l'occurrence l'appel avait moins manqué que ma faculté de l'entendre.
Je suis prêt à croire que j'ai reçu cet appel plus souvent que je ne l'ai entendu ; en fait, je l'espère plutôt que je ne le crois car alors il y aurait encore quelque espoir d'améliorer les choses par un travail sur mes facultés d'écoute!
Si par contre j'ai entendu tous les appels qui m'étaient adressés, et qu'ils furent donc effectivement très rares, il n'y a pas de vie consacrée à Dieu qui puisse encore avoir du sens; que je sois ou non à l'abbaye n'y changerait rien. Je n'aurais qu'à attendre…
Il reste bien sûr une troisième possibilité: le Bon Dieu voudrait plus d'intimité avec moi, mais sous certaines conditions (éthique, environnementales, etc.) que je pourrais favoriser. La religion chrétienne, avec sa Rédemption et son sens de la gratuité, son Dieu d'amour inconditionnel et ses paraboles «immorales», semble peu compatible avec cette troisième possibilité. A moins que ? … A moins que ce soit par soucis pédagogique que le bon Dieu me fasse la fine bouche? J'ai peur de rentrer dans cette perspective un peu misérabiliste; j'ai envie de croire que le bon Dieu plane plus haut dans ses moyens de me faire mûrir.
Par ailleurs, j'ai peut-être tord de trop me focaliser sur ce ‘discret murmure' de Dieu. De fait, ma joie mystique n'eut pas toujours ce prélude. ‘L'appel', ce délicat silence qui conduisait l'enfant à prendre son vélo, n'est pas inhérent à l'expérience mystique.
Il y a aussi la beauté, l'art, qui su souvent me conduire dans des états de jouissance comparables et qui, parfois, dans le même élan, m'entraînait jusqu'aux portes de la jouissance spirituelle.
L'émotion purement artistique pourrait-elle «appâter» Dieu et le conduire à se donner plus facilement? Mmmm…Difficile de croire cela… Dieu aurait fait la fine bouche devant les rites du gamin alors qu'il s'abandonnerait aux manipulations de l'artiste?
Le plus simple à admettre, en fin de compte, c'est que le Bon Dieu appelle, appelle… dans le vide de nos cœurs. Mais l'état presque extatique que l'art peut susciter est une de ces situations qui ouvre notre oreille à cette supplique permanente d'un Dieu assoiffé de notre compagnie en son Royaume terrestre.
Attention! La jouissance artistique n'a pas nécessairement une dimension religieuse! Et lorsqu'elle l'acquiert cette dimension, elle ne devient pas nécessairement uniquement religieuse. Mais je peux alors facilement y discerner la part religieuse du reste. La jouissance de l'art a un caractère plus contextuel, intimement lié à mon histoire affective, mon identité, ma frustration, ma libido, mes sens... alors que la jouissance spirituelle me semble (paradoxalement?) d'une autre sphère, plus manifestement enracinée dans l'altérité, plus indépendante par rapport à mes pulsions et mes attentes… et immanquablement en référence à une culture spirituelle (pour moi la culture chrétienne). J'ai envie de dire aussi qu'elle dissout les frontières du moi lorsque l'art et la psychologie ne font que l'exalter… Mais bon, il faut que je m'arrête parce que la pente est savonneuse; on se paye trop vite de mots dans ce genre de conversation!
Belgium - February 2007
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